GDRI "Nomadisme"

Le Groupement de recherche international (GDRI) "Nomadisme, sociétés et environnement en Asie centrale et septentrionale"

 


Un Groupement de recherche international (GDRI) est un réseau de recherche sans personnalité juridique, créé pour une durée de quatre ans, éventuellement renouvelable une fois. Le GDRI regroupe plusieurs laboratoires de deux - ou davantage - pays pour la coordination scientifique d’une thématique déterminée. Le financement du GDRI porte essentiellement sur la mobilité, l’échange d’informations, l’organisation de séminaires et d’ateliers.

Notre GDRI réunit des chercheurs français, russes et kirghiz.Il est né d'une convention signée à Moscou le 4 décembre 2007 entre le CNRS, l'Académie des sciences de Russie, l'Académie des sciences du Kirghizstan et des organismes, instituts de recherche nationaux et universités d'Etat.

Le programme 2007-2010 de ce GDRI a permis le lancement d’une équipe de spécialistes sur le domaine du nomadisme en Asie centrale et septentrionale. Les travaux en cours et la dynamique collective créée justifient la poursuite et le développement de ce GDRI dans le cadre d’un nouveau programme 2011-2014. Sous un intitulé élargi, « Nomadisme, sociétés et environnement en Asie centrale et septentrionale », ce programme déploiera de nouveaux axes de recherche touchant aux questions du rapport spécifique des sociétés nomades à leur environnement, des relations à l’animal, de la transmission des savoirs en contexte nomade et des adaptations des nomades aux changements économiques et environnementaux.
Dans une ambition d’excellence et d’élargissement, l’équipe se renforcera de nouveaux membres, notamment de spécialistes internationalement reconnus de l’Arctique, afin de mener une comparaison originale entre les systèmes nomades de toundra, de steppe et de taïga.
Pour réaliser ses missions, le GDRI se donne les objectifs suivants :
- organiser et faciliter la coopération entre les membres du projet afin de produire des travaux communs ;
- soutenir la production de données nouvelles issues d’enquêtes de terrain dans les axes de recherche du groupe ;
- soutenir la formation et les travaux de jeunes chercheurs se spécialisant sur les thèmes du GDRI
 

Présentation

Le Groupement de recherche international (GDRI) "Nomadisme, sociétés et environnement en Asie centrale et septentrionale"

 


Un Groupement de recherche international (GDRI) est un réseau de recherche sans personnalité juridique, créé pour une durée de quatre ans, éventuellement renouvelable une fois. Le GDRI regroupe plusieurs laboratoires de deux - ou davantage - pays pour la coordination scientifique d’une thématique déterminée. Le financement du GDRI porte essentiellement sur la mobilité, l’échange d’informations, l’organisation de séminaires et d’ateliers.

Notre GDRI réunion des chercheurs français, russes et kirghiz.Il a fait l'objet d'une convention signée à Moscou le 4 décembre 2007 entre le CNRS, l'Académie des sciences de Russie, l'Académie des sciences du Kirghizstan et des organismes, instituts de recherche nationaux et universités d'Etat.

Le programme 2007-2010 de ce GDRI a permis le lancement d’une équipe de spécialistes sur le domaine du nomadisme en Asie centrale et septentrionale. Les travaux en cours et la dynamique collective créée justifient la poursuite et le développement de ce GDRI dans le cadre d’un nouveau programme 2011-2014. Sous un intitulé élargi, « Nomadisme, sociétés et environnement en Asie centrale et septentrionale », ce programme déploiera de nouveaux axes de recherche touchant aux questions du rapport spécifique des sociétés nomades à leur environnement, des relations à l’animal, de la transmission des savoirs en contexte nomade et des adaptations des nomades aux changements économiques et environnementaux.
Dans une ambition d’excellence et d’élargissement, l’équipe se renforcera de nouveaux membres, notamment de spécialistes internationalement reconnus de l’Arctique, afin de mener une comparaison originale entre les systèmes nomades de toundra, de steppe et de taïga.
Pour réaliser ses missions, le GDRI se donne les objectifs suivants :
- organiser et faciliter la coopération entre les membres du projet afin de produire des travaux communs ;
- soutenir la production de données nouvelles issues d’enquêtes de terrain dans les axes de recherche du groupe ;
- soutenir la formation et les travaux de jeunes chercheurs se spécialisant sur les thèmes du GDRI
 

Institutions partenaires

Le GDRI "Nomadisme " est issu d'une convention associant les établissements suivants:

Structure d'accueil du GDRI:

Centre national de la recherche scientifique agissant en son nom propre et au nom du Laboratoire d'anthropologie sociale.

 

France

Collège de France

Ecole pratique des hautes études

Ecole des hautes études en sciences sociales

Université de Strasbourg

Institut national des langues et civilisations orientales

Université de Paris 3 Sorbonne nouvelle

 

Kirghizstan

Académie des sciences du Kirghizstan

Université américaine d'Asie centrale

 

Russie

Académie des sciences de Russie

Université d'Etat de l'Amour

Université d'Etat de Tchita

Fondation russe pour les sciences humaines

Programme scientifique

L’Asie centrale et septentrionale, avec ses trois principaux écosystèmes, la steppe, la taïga, la toundra, est le domaine de sociétés autochtones largement fondées sur le pastoralisme et la chasse, souvent combinés. Ces activités impliquent généralement un usage mobile de l’environnement et donc un mode de vie nomade ou semi-nomade. Là où seules subsistent des formes de transhumance, l’héritage culturel du pastoralisme nomade demeure fort.

Quels sont les rapports des sociétés de tradition nomade à leur milieu environnemental ? Comment ces interactions se sont-elles transformées face aux politiques de sédentarisation, comment s’adaptent-elles aujourd’hui aux nouvelles contraintes économiques, aux concurrences dans l’occupation de l’espace et au changement environnemental et climatique ?

La recherche sur cette aire est généralement fragmentée entre plusieurs écoles spécialisées dans les domaines centrasiatique, mongol et sibérien, ou sur les problématiques distinctes du pastoralisme et des chasseurs-collecteurs. Pourtant, le colonialisme de l’empire russe puis les régimes socialistes ont soumis les nomades de ces régions à des politiques similaires entraînant des mutations comparables. Sur le plan culturel et linguistique, ces régions sont toutes dominées par des populations de la famille altaïque, qui aujourd’hui cherchent souvent à reconstruire leur identité à travers l’héritage nomade. Les traditions chamaniques communes de ces différents peuples contribuent à un rapport spécifique au paysage et à ses composantes sacrées. Ce GDRI a pour ambition de réunir les meilleurs spécialistes du domaine afin de mener une recherche comparative globale sur les problèmes communs et les diversités de situations du nomadisme d’Asie centrale et septentrionale.

Les chercheurs engagés dans ce programme pluridisciplinaire œuvreront au renouvellement des données sur le domaine par des enquêtes de terrain et des recherches d’archives. Lors de journées d’études et de colloques, ils travailleront à une analyse comparative des situations étudiées. L’équipe consacrera un effort particulier à la diffusion et la valorisation des connaissances par des publications et une base de données en ligne.

 
Nomadisme et rapport à l’environnement
 

La mobilité, avec rotation des pâturages et des territoires de chasse, permet des systèmes de production durables, adaptés aux milieux fragiles d’Asie centrale et septentrionale, dont ils assurent le renouvellement. Quels types de rapports spécifiques à l’espace le mode de vie nomade fait-il émerger ? L’environnement des nomades, souvent perçu par les sédentaires comme un espace « naturel » et intact, est acculturé, approprié et marqué. De fait, le pastoralisme, y compris l’élevage de renne, entraîne des modifications paysagères identifiables par l’archéologie (Kuznetsov 2007 ; Ineshin, Vin'kovskaia, Kulagina, Polotskaya, Kuznetsov et al. 2009). Si l’homme acculture l’environnement, réciproquement, c’est dans l’environnement, par son intégration à un réseau de lieux de vie, de rituel et de pâture, que l’individu est socialisé. Partout en Asie centrale et septentrionale se retrouve une répartition entre des espaces « sacrés » laissés libres et constituant de véritables réserves, et des espaces utilisés pour les campements et l’accès aux ressources. Les espaces non humanisés ne sont pas perçus comme vides, souvent ils sont considérés comme la résidence d’agents surnaturels, tels des maîtres de lieux, chamanes défunts, fantômes (par exemple chez les Bouriates, Hamayon 2006 ; chez les Nénetses, Golovnëv 2004). Les lieux sacrés sont marqués par des arbres ornés de rubans, des monticules rituels obo qui organisent le paysage(L’vova, Oktjabr’skaja et al. 1988). Cependant le contraste entre lieux accessibles et inaccessibles ne divise pas l’espace selon des frontières figées, il est en constante renégociation et redéfinition. Quelles différences et quels points communs observe-t-on dans les conceptions de l’espace selon l’ancrage de la société dans la toundra, la taïga ou la steppe (Vaté 2005-2006, Lavrillier 2005-2006, Lacaze 2005-2006) ? Quelles sont les organisations de l’espace induites par la cueillette, la pêche, l’exploitation du bois ? Peut-on identifier des usages féminins et masculins de l’environnement en fonction de la division sexuelle du travail (chasse/cueillette ; gardiennage/traite) (Vaté 2010) ?

La sédentarisation s’est engagée à des rythmes divers selon les régions. Réalisée pour l’essentiel dans les années 1930 au Kirghizstan et au Kazakhstan, elle prend actuellement une ampleur inédite en Mongolie. Les anciens nomades mongols trouvent de nouvelles ressources économiques dans les centres urbains autour d’activités itinérantes, dans le commerce, le négoce transfrontalier ou le tourisme. Les migrants les plus récents ont cependant du mal à trouver une place en ville. Comment se répercutent les conceptions « traditionnelles » de l’espace dans les nouvelles organisations qui se développent en ville ? Comment les divisions coutumières du travail se déploient-elles dans les activités des sédentaires ?

 
 
Relations homme-animal dans le pastoralisme et la chasse
 

En Asie centrale et septentrionale, chaque espèce de bétail (ovins, caprins, bovins, équidés, camélidés, cervidés) élevée de manière parfois exclusive, mais le plus souvent combinée avec d’autres, fait l’objet d’usages multiples et complémentaires. Le cheval, par exemple, est utilisé pour la monte, le bât, la viande, la traite, le cuir et la fourrure. Les besoins particuliers de chaque espèce entraînent des formes différentes d’élevage et de mobilité. Au renne comme au cheval s’attachent pour leurs éleveurs un mode de vie particulier, des compétences complexes, une véritable « civilisation » (Ferret 2009). L’animal peut ainsi devenir l’emblème d’un peuple, particulièrement dans la période post-soviétique de reconstruction des identités ethniques (pour les Iakoutes, Maj 2007, Ferret 2010).

La chasse induit un rapport de l’homme à l’animal profondément différent de celui de l’élevage (Hamayon 1990). Alors que l’éleveur exerce sur le bétail une relation de domination et de protection, le chasseur traite le gibier comme un partenaire, voire comme une « personne », ce qui implique des conduites fortement ritualisées au sein de l’activité de chasse (Lavrillier 2005 ; Stépanoff 2010). Les manières de faire des chasseurs et des éleveurs s’influencent mutuellement, de telle sorte que des peuples pasteurs tels que les Iakoutes s’avèrent pratiquer un élevage si peu interventionniste, qu’ils vont jusqu’à regarder le cheval comme un animal sauvage (Ferret 2007, Maj 2010). Les diverses combinaisons de chasse et d’élevage que connaît l’Asie centrale et septentrionale crée un continuum de modes de relation à l’animal d’une immense variété.

 
 

Singularité et taxinomie

Dans toute l’aire étudiée, certains animaux sont regardés comme des membres non ordinaires de leur espèce : on leur prête une biographie, une personnalité, on les fait participer au plus près à la vie de la société humaine, ou au contraire on évite avec eux tout contact. La question de l’individualisation des animaux permet une approche nouvelle du thème du rapport à l’animal dans les sociétés nomades, elle offre en particulier un point de comparaison fécond entre attitude pastorale et attitude cynégétique. Selon un usage répandu dans tout le domaine nord-asiatique, chez les Turco-mongols, les Toungouso-mandchous et les Samoyèdes, certains chevaux, rennes, taureaux ou moutons, présentant une robe ou un caractère particulier, sont choisis dans leur troupeau pour être « consacrés » et ne sont ensuite plus touchés. Sur une aire non moins large, les chasseurs considèrent les animaux sauvages présentant un trait visible anormal comme des êtres semi-surnaturels (Lavrillier 2005 ; Stépanoff 2010). D’une manière générale, quels animaux sont individualisés, prénommés, marqués, laissés libres, lesquels sont traités comme des spécimens interchangeables ? Quels sont les traitements symboliques et pratiques des animaux atypiques (robes rares, anomalies de naissances, capacités supérieures) ? En quoi ces rapports particuliers entre individualité et espèce, entre anomalie et norme éclairent-ils le fonctionnement de la connaissance taxinomique des peuples nomades ?

 

Nouveaux usages de la terre et changement social

 

En Sibérie, l’activité de chasse était souvent combinée à un élevage de petits troupeaux de rennes, utilisés pour le transport (Évenks, Khanty, Touvas). Après la disparition des coopératives soviétiques d’élevage et à la chute du cheptel, la chasse est devenue l’activité principale dans de nombreuses communautés.

C’est généralement l’élevage et les exigences de renouvellement de pâturages qui motivent le maintien d’un mode de vie nomade. C’est particulièrement vrai pour les éleveurs de rennes en Sibérie. Les exigences migratoires du renne imposent partout une forte mobilité, qui prend cependant des configurations très diverses selon que cet animal est élevé en grands troupeaux (toundra) ou en petits troupeaux (taïga).

Aujourd’hui quels nouveaux usages de l’espace sont induits par la pratique de la chasse sans élevage ou de l’élevage sans chasse ? Voit-on émerger un modèle de chasseur-collecteur « pur » jusque-là absent en Sibérie ? Dans certains cas (Tchouktches, Koriaks, Evènes), sous l’effet de l’organisation des kolkhozes, les familles sont sédentaires et seuls les hommes pratiquent une activité nomade saisonnière (Vaté 2010). Ailleurs, le nomadisme familial se maintient (Nénetses, Évenks, Touvas). Quels changements dans l’organisation sociale et les relations de parenté accompagnent les modifications des formes de mobilité ? Quels éléments constitutifs de l’organisation de ces sociétés peuvent être rapportés au pastoralisme et à la chasse et perdurent au-delà de la disparition du nomadisme ?

 
 
Transmission des compétences
 

Les sociétés nomades ont développé des compétences et des connaissances approfondies liées à un environnement qui est pour elles un « habitat » autant qu’une ressource. Existe-t-il une spécificité des procédures cognitives de transmission intergénérationnelle de ces compétences  environnementales au sein d’une société nomade ?

Un ensemble de savoirs et de savoir-faire sont transmis par la socialisation des comportements et l’apprentissage d’attitudes corporelles. Chez les Mongols, le processus d’humanisation assimile l’éducation et la socialisation de l’enfant au dressage du cheval (Lacaze 2005-2006). Souvent des récits mythiques (Stépanoff 2009) ou des chansons (Musch 2008) éduquent indirectement l’attention à l’organisation du paysage. À la connaissance des itinéraires qui suivent les rivières se superpose un réseau d’habitats d’esprits ancêtres qui inscrit dans le paysage le réseau généalogique (Lavrillier 2005-2006). La mémoire collective, le souvenir d’ancêtres ou d’événements tragiques sont ainsi transmis dans la pratique d’un paysage structuré par des marqueurs rituels qui influencent directement les itinéraires de nomadisation.

La scolarisation forcée des enfants fut un élément-clé de la prise de contrôle des États modernes sur les populations nomades. Rompant la transmission des compétences environnementales, elle a été le déclencheur de révoltes de certains peuples sibériens à l’époque soviétique (Nénetses, Khanty). Quels sont les impacts de ce contrôle de l’éducation sur les conceptions de la personne  et sur la socialisation de l’enfant ? Aujourd’hui comment les modes de transmission familiaux se sont-ils adaptés à la scolarisation ?

Les sociétés nomades méridionales ont constitué de vastes empires gouvernés par des États mobiles originaux (Kradin & Skrynnikova 2006, Kradin 2007). Aujourd’hui certains États-nations héritiers de ces populations (Mongolie, Kirghizstan, Kazakhstan) revendiquent l’ancien mode de vie nomade comme une « identité » appartenant à leur patrimoine national. Comment l’école et les autres institutions éducatives sont-elles désormais appropriées par les populations locales ou les États pour en faire un vecteur de préservation ou de renaissance des techniques et des valeurs nomades (Golovnëv & Osherenko 1999) ? Quelles nouvelles organisations sociales prennent en charge l’éducation et la socialisation des enfants entre les villes et les campagnes, par exemple dans les quartiers de yourtes d’Oulan-Bator ?

 
 
 
Développement des industries extractives et nouveaux fonciers
 

En Asie centrale comme dans l’Arctique russe, l’extraction des ressources minières et des énergies fossiles est devenue ces dernières dizaines d’années un enjeu économique d’importance mondiale. Ces activités engendrent une pression accrue sur l’espace et des contraintes nouvelles pour la nomadisation. Dans certains cas cependant, elles amènent de fortes retombées économiques qui favorisent le maintien et même la croissance du pastoralisme nomade (Nénetses). Les populations autochtones sont-elles impliquées dans les activités d’extraction et dans les prises de décision ? Comment cette exploitation des sous-sols, parfois considérés comme « sacrés » ou « vivants », est-elle perçue par les nomades ?

Le développement des industries extractives rend cruciale la question de la propriété du sol. Après la privatisation du cheptel dans les années 1990, l’enjeu majeur est désormais la privatisation des terres qui est amorcée à des degrés divers en Sibérie, en Mongolie et en Asie centrale. L’obligation de posséder les terrains de parcours et de chasse met en péril le nomadisme et entre en contradiction avec le rapport traditionnel à l’environnement. Quelles sont les formes juridiques adoptées au niveau local pour la privatisation des terres (bail, vente) ? Quelles sont les politiques des États (Mongolie, Russie, Kirghizstan, Kazakhstan, Chine) à l’égard de l’usage nomade du sol (voir Pétric, Bourgeot et al. 2009) ? Des droits fonciers particuliers sont-ils accordés aux peuples indigènes leur permettant le maintien de formes de mobilité ?

 
Adaptations des nomades aux transformations économiques et au changement environnemental
 

Les sociétés nomades contemporaines sont confrontées à des changements économiques et environnementaux de grande ampleur (Lavrillier 2010). Au Kirghizstan, le pastoralisme est concurrencé par l’essor de l’agriculture à la suite de la réforme agraire et de la transformation du secteur consécutive à la fin de l’URSS (Thorez, 2006). La privatisation du bétail amène de nouveaux rapports à l’animal, notamment avec l’apparition de marché à bestiaux (Musch 2009). Les animaux vont-ils tendre à devenir une marchandise dans ces nouvelles institutions ? Outre l’exploitation du sous-sol, les milieux occupés par les populations nomades, regardés comme vacants par les urbains, sont soumis à la pression d’importants projets d’exploitation souvent soutenus par les États : expansion urbaine (Kazakhstan), barrages hydroélectriques, percement de voies de communications, développement de bases touristiques (pour les Évenks du renne en Chine, voir Dumont à paraître).

La réalisation de ces projets a déjà modifié et dégradé en maints endroits l’environnement des populations nomades en polluant les cours d’eau et en interrompant les itinéraires de parcours (gazoducs, oléoducs, routes, réservoirs). S’y ajoutent les effets du changement climatique, tels l’intensification des incendies massifs de la taïga et les changements de comportement des animaux migrateurs, la disparition de certaines espèces et l’apparition d’autres. Des réserves naturelles sont créées, impliquant souvent des ONG internationales, associant parfois les populations indigènes ou au contraire les excluant de leurs territoires de chasse traditionnels. Dans certains cas (Tchouktches, Koriaks, Evènes), sous l’effet de l’organisation des kolkhozes, les familles sont sédentaires et seuls les hommes pratiquent une activité nomade saisonnière (Vaté 2010). Ailleurs, le nomadisme familial se maintient (Nénetses, Évenks, Touvas). Quels changements dans l’organisation sociale et les relations de parenté accompagnent les modifications des formes de mobilité ? Quels éléments constitutifs de l’organisation de ces sociétés peuvent être rapportés au pastoralisme et à la chasse et perdurent au-delà de la disparition du nomadisme ? Quelles nouvelles formes de mobilité et de flexibilité les peuples nomades sont-ils mis au défi d’inventer pour s’adapter à ces milieux changeants ?


 
Références bibliographiques communes
 
 

Les références citées ont pour auteurs ou contributeurs des chercheurs membres du GDRI.

 

Dumont, A. [à paraître] Ethnic tourism in Aoluguya reindeer-Evenki village (Inner Mongolia): interactions and perceptions between natives and their guests, Estudos Chineses, 6.

 

Ferret, C. 2007. Les Iakoutes, des chercheurs de chevaux, Ethnozootechnie, 80, pp. 219-227.

- 2009. Une civilisation du cheval. Les usages de l’équidé, de la steppe à la taïga, Paris, Belin.

- 2010. Les avatars du cheval iakoute », Études mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines [En ligne], 41. URL : http://emscat.revues.org/index1675.html

 
Golovnëv, A.V. 2004. Kočevniki tundry. Nency i ih fol’klor. Ekaterinburg, URO RAN.  
 

Golovnëv, A.V. & G. Osherenko. 1999. Siberian survival. The Nenets and their story, Ithaca-London, Cornell university.

 

Grøn, O., I. Olsen, H. Tommervik & O. Kuznetsov. 1999. Reindeer Hunters and Herders: Settlement Patterns and Environmental Impact, in Kulturminneforskningens mangfold. Oslo, NIKU.

 

Hamayon, R. 1990. La Chasse à l’âme, Esquisse d’une théorie du chamanisme sibérien. Nanterre, Société d’Ethnologie.

- 2006. A Challenging Technique Involving Imaginary Figures of Power among the Pre-Soviet West-Buryats, in D. Sneath States of Mind: Power, place and the subject in Inner Asia, Western Washington University, Bellingham, pp. 15-46.

 

Ineshin, E., O. Vinkovskaia, N.Kulagina, L. Polotskaya, O/Kuznetsov, A.Tetenkin, A.Kharinskii, D.Anderson, J. Ziker, & Ch. Hill. 2009. Late Quaternary environments in Southern Siberia: Landscape response to climate change and human activities in the Baikal-Patom Upland. Geological Society of America. Abstracts with Programs, Vol. 41, No. 7, p. 613

 

Kradin, N. 2007. Kočevniki Evrazii, Almaty, Daik-Press [« Les nomades d’Eurasie », en russe].

 

Kradin, N. & T.D.Skrynnikova, 2006. Imperija Čingis-khana, Moscou, Vostočnaja literatura RAN [« L’empire de Chinggis Khan », en russe].

 

Kuznetsov, O. 2007. Ethnoarchaeological approach to Late Paleolithic settlements and habitation structures analysis. In The Ethnohistory and Archaeology of Northern Eurasia: Theory, Methods and Practice. Irkutsk-Edmonton.

 

L’vova, E. L., I. V. Oktjabr’skaja, A. M. Sagalaev & M. S. Usmanova, 1988. Tradicionnoe mirovozzrenie tjurkov Južnoj Sibiri. Prostranstvo i vremja. Veščnyj mir. Novossibirsk, Nauka, 224 p.[La vision du monde traditionnelle des Turcs de Sibérie méridionale. L’espace et le temps. Le monde des choses].

 

Lacaze, G. 2005-2006, L’orientation dans les techniques du corps chez les Mongols, Études mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines, 36-37, « L’orientation », pp.163-186.

- 2006, La notion de technique du corps appliquée à l’étude des Mongols, Le Portique : philosophie et sciences humaines, 17, « Marcel Mauss et les techniques du corps », p. 151-65.

 

Lavrillier, A. 2005. Nomadisme et adaptations sédentaires chez les Évenks de Sibérie postsoviétique : « jouer » pour vivre avec et sans chamanes, EPHE, Thèse de doctorat sous la direction de R.Hamayon.

- 2005-2006. S’orienter avec les rivières chez les Evenks du Sud-Est sibérien. Un système d’orientation spatial, identitaire et rituel. Études mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines, 36-37, « L’orientation », pp. 95-138.

- 2010b. Social, Economical and Ritual shifts implied by the Postsoviet Situation, the Market Economy and the Climate Change. Evenki cases, Siberia Symposium, Max-Planck-Research Group on Comparative Population Linguistics, MPI EVA & Siberia Studies Centre, MPI-SocAnth (Halle), (Allemagne).

 

Maj, E. 2007. Le cheval chez les Iakoutes chasseurs et éleveurs. De la monture à l’emblème culturel. EPHE, Thèse de doctorat sous la direction de R. Hamayon.

 

Musch, T. 2008. Espaces nomades bouriates. L'éleveur face à ses environnements en Sibérie et Mongolie.

 

Pétric B., S. Jacquesson, J.-F. Gossiaux et A. Bourgeot, 2004. L’émergence de nouveaux pouvoirs locaux sur les cendres d’un kolkhoze kirghize (oblast de Naryn), Cahiers d’Asie centrale [En ligne], 13-14. URL : http://asiecentrale.revues.org/index149.html

 

Stépanoff Ch. 2009. Introduction aux chamanismes sibériens à partir d'exemples des Turcs de l'Altaï-Saïan, Annuaire de l'École pratique des hautes études, Section des sciences religieuses, 116 (2007-2008), 2009, pp. 25-29.

- 2010. Catégories ontologiques et animaux singuliers en Sibérie méridionale, Annuaire de l'École pratique des hautes études, Section des sciences religieuses, 117 (2008-2009).

 

Thorez, J. 2006, La décollectivisation dans les montagnes d’Asie centrale (Kirghizstan, Tadjikistan) : Transformations agricoles et crise sociale, Bulletin de l’association de géographes français – Géographies, 2, pp. 221-233.

 

Vaté, V. 2005-2006. « La tête vers le lever du soleil… », Études mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines, 36-37, « L’orientation », pp. 61-93.

- 2010. Dwelling in the Landscape among the Reindeer Chukchis, in P. Jordan (ed.) Landscape and Culture in the Siberian North. London: UCL press.

Programm (in English)

International Research Group "Nomadism, society and environment in Central and Northern Asia"

Central and Northern Asia’s main ecosystems, steppe, taiga and tundra, constitute the domain of indigenous societies that are chiefly based on pastoralism and hunting, often combined. These activities generally involve a mobile use of the environment, and, therefore, a nomadic or semi-nomadic lifestyle. Particularly through transhumance, the heritage of nomadic pastoralism has remained strong until now.

What relations do the nomadic societies traditionally maintain with their environment? How were these interactions transformed under the influence of sedentarisation policies? How do they adapt to new economic constraints, to growing competition for land, and to the change in climate and environment?

The research on this area is generally fragmented, because of different academic traditions that specialize either on Central Asia, Mongolia or Siberia. Some focus on pastoralists, others on hunter-gatherers. However, Russian tsarist colonialism and later socialist governments subjected the nomads of these regions to similar policies, triggering comparable changes. At a cultural and linguistic level, these regions are all dominated by the populations of the Altaic family, which are currently endeavouring to rebuild their identities through their nomadic heritage. Common shamanic traditions contribute to raising a specific relationship with the landscape and its sacred elements. This GDRI aims to bring together the top specialists in this field in order to carry out a comparative global research on common problems and diverse situations of nomadism in the Central and Northern Asia.

Researchers engaged in this pluridisciplinary program will cooperate to collect new data on the domain by fieldwork and archive research. Through workshops and conferences they will conduct a comparative analysis of the situations studied. The team will devote special effort to the spread of knowledge through publications and a database.

 

Main themes:

- Nomadism and the relationship to the environment

- Human-animal relationships in pastoralism and hunting

- Transfer of nomadic knowledge and education

- Nomads’ adaptations to economic transformations and environmental change

Evénements

Le GDRI "Nomadisme" organise des journées d'études, il finance des enquêtes de terrain et des publications.

Conférences A.Golovnev et I.Oktyabrskaya 6 octobre 2011

Le Groumement de recherche international "Nomadisme, sociétés et environnement en Asie centrale et septentrionale" est heureux de vous inviter à assister à

deux conférences publiques

jeudi 6 octobre 2011

au Centre d'études mongoles et sibériennes, Ecole pratique des hautes études

14h00 : Andrey Golovnev (membre correspondant de l’Académie des sciences de Russie, Iékaterinbourg) «Nomadic motion and vision in Siberia»

15h00: Irina Oktyabrskaya (directrice du Département d'ethnologie, Novossibirsk, Section sibérienne de l’Académie des sciences de Russie) : «День пастуха в СССР: изобретение традиции» («La fête des éleveurs en URSS : l’invention d’une tradition.»)

Journées d'études "Paysages nomades" 8 avril 2011

Journée d'études du 8 avril 2011

"Paysages nomades : mobilités, perception, pouvoir"

Organisée par Gaëlle Lacaze et Charles Stépanoff

Ecole pratique des hautes études

 
Compte rendu par Eva Grégory

           La journée d'études du 8 avril 2011 intitulée "Paysages nomades : mobilités, perception, pouvoir" a eu pour thème principal le lien entre le paysage et le mode de vie nomade. Les intervenants, au nombre de sept, se sont attachés à décrire sous divers angles et pour différentes populations, mongoles et sibériennes, les schémas cognitifs à l'œuvre dans l'interaction avec l'environnement en contexte nomade. Nous regrouperons les interventions selon trois thématiques fondamentales abordées, l'espace, le mouvement, et l'identité.                 

           Le paysage est en premier lieu un espace, vécu et interprété par l'homme. L'intervention de Caroline Humphrey, sur la base de son article "Chiefly and shamanist landscapes in Mongolia", avance l'hypothèse d'une juxtaposition d'espaces au sein même du paysage, liés au type de pouvoirs exercés, lamaïque ou chamanique. L'idée d'une juxtaposition de deux manières d'être en relation à l‘environnement, entre schéma préétablit et reconnaissance de la singularité, est également reprise par Charles Stépanoff dans son intervention intitulée "Schéma spatiaux et lieux singuliers dans le nomadisme tozhu".

           La journée d'études a débuté par la présentation de Caroline Humphrey de l'université de Cambridge. L'article qu'elle présente date de 1995, et a inspiré bon nombre de chercheurs. Un article qui même s'il parle tout particulièrement du chamanisme, offre des bases théoriques importantes pour le nomadisme, le concept "traveling is not traveling" par exemple, qui est l'idée que les lieux ne se distinguent pas les uns des autres annulant par la même l'idée de mouvement.          

           Pour commencer, Caroline Humphrey souligne un point important. La notion de landscape n'est pas telle qu'elle est habituellement conçue en occident. Son objectivisation, l'habitude de la contempler à travers des représentations artistiques, ne correspond pas à l'attitude mongole vis à vis du landscape. La culture mongole va plutôt mettre l'accent sur l'aspect pratique de la relation au paysage, le landscape est un espace dans lequel ont lieu des pratiques donnant des résultats.

           Caroline Humphrey explore en particulier la dichotomie existante entre deux types de paysage. D'un côté le paysage des chefs, de l'autre le paysage de type chamanique. Tous deux se basent sur une relation particulière à l'espace, sur une manière spécifique de gérer et percevoir l'environnement. Ainsi deux manières de pratiquer l'espace se superposent, sans être exclusive l'une de l'autre, et dont la dominance à alternée au cours de l'histoire en fonction de facteurs économiques, politiques, religieux..

           D'une part le paysage des chefs, où l'attention est focalisée sur la notion de verticalité. En effet, l'homme en tant que nomade, vit dans l'environnement de manière égocentrée. Et ce centre qui se déplace au sein du paysage apparaît plus comme un lien vertical entre le ciel et la terre, que comme un point posé sur un plan horizontal. Cette notion de présence verticale a été mise en valeur par l'existence du pouvoir lamaïque, des chefs bouddhistes, de par la manière de transmettre le pouvoir et d'accomplir des rites. Ainsi les chefs et les lamas acquièrent leur légitimité au travers de processus sociaux, par le biais du lignage généalogique, des structures politique ou militaire, donc par une hiérarchie verticale. Par ailleurs les principaux lieux de vénérations et de rituels sont les oboo, situés au sommet des montagnes. Ceux-ci sont constitués d'un amont de pierres et de branchages, construit autour d'un poteau central vertical. Il est possible d'y voir l'idée d'un corps social construit autour de la verticalité d'un pouvoir, avec l'idée d'un groupe qui se perpétue lui-même.
 

           A cette expression de la verticalité Caroline Humphrey oppose la notion de paysage au sens chamanique du terme. Ces deux modes d'être reposent sur des théories du pouvoir différentes, d'un côté, une transmission linéaire, la reproduction du même, une hiérarchie verticale, de l'autre une recherche de la singularité, une transmission personnelle, du cosmos au chaman. Si le chef obtient sa légitimité par le biais d'une formation sociale, le chaman lui se perçoit comme ayant reçu ses capacités directement des maîtres des éléments de la nature, de leurs énergies cosmiques. Les chamans tendent à reconnaître la diversité et la multiplicité des entités présentes dans leur environnement et à interagir avec elles sur un mode relationnel.  

           Par ailleurs il existe une longue généalogie dans les lignées de chamanes, qui à leurs morts deviennent des maîtres des lieux vers lesquels leurs descendants pourront se tourner. Mais ceci ne constitue pas une idéologie de reproduction du même comme dans le pouvoir héraldique, car le chamanisme est plutôt basé sur un principe de métamorphose, une mort et une renaissance symbolique pour devenir chaman.

Au final chaque vision implique l'autre même de par leur profonde complémentarité, même si elles ne peuvent le reconnaître.
 
Cette dichotomie entre deux rapports à l'espace est perceptible dans le nomadisme tozhu, tel que le décrit Charles Stépanoff. Avec d'une part la capacité à reproduire et à transporter d'un lieu à un autre un schéma spatial stable. Et d'autre part la faculté de reconnaître à certains lieux ou êtres une spécificité propre. Ainsi à la régularité et la stabilité du schéma, qui sert à perpétuer le mode de vie, se juxtaposent des lieux "particuliers" sur lesquels ils seraient dangereux pour l'homme de projeter sa propre organisation.
 

Les éleveurs de rennes tozhu ont des troupeaux relativement petits et ne les utilisent que pour le transport. L'organisation de leur campement, malgré des changements tel que le passage de la hutte à la tente, reste stable. Une série d'opposition structure l'agencement de l'espace. A l'intérieur de l'habitat tout d'abord, le fond de la tente est attribué à l'aîné, par opposition à l'espace près de la porte qui est laissé au cadet. Cette distinction s'effectue couramment chez les peuples turco-mongols.  

De même une opposition entre la clarté et l'obscurité va structurer l'espace : la tente étant orientée vers le levant, le fond bénéficie du plus de lumière. L'opposition clair/obscure est associée à toute une série d'opposition structurante de l'espace et de la pensée, masculin/féminin, sec/humide. Ce modèle d'organisation de l'espace du campement reste relativement stable et est transposable à tout lieu dans lequel ce type d'élevage est réalisable. Ainsi les éleveurs tozhu disposent d'une grande capacité d'adaptation.

Plusieurs éléments vont favoriser une stabilité dans les déplacements. D'une part un certain type d'élevage consiste à permettre aux rennes d'apprendre le parcours de nomadisation, ce qui implique une certaine constance dans l'itinéraire. Par ailleurs les pouvoirs sino mandchou ont renforcé cette stabilité en interdisant le passage d'un district à un autre, et le pouvoir soviétique lui, en convertissant les élevages en élevage productif, impliquant des passages à l'abattoir, donc en ville.  
 
A côté de cette stabilité, le paysage possède dans le regard des éleveurs tozhu une autre dimension. Il s'agit, selon la terminologie Caroline Humphrey, du paysage de type chamanique dans lequel chaque lieu ou chaque être est susceptible de contenir une singularité qu'il faut être capable de détecter. Une particularité physique, ou un évènement insolite survenu à cet endroit, sont autant de signes qui peuvent, pour les Touvas, signifier la présence d'un maître, d'un esprit. Ces endroits sont donc évités et ne permettent pas l'application du schéma préétablit. Mais leur localisation n'est pas fixée de manière définitive, puisqu'il peut en apparaître de nouveaux, tandis que d'anciens sont oubliés. Par exemple le lieu de mort d'un chaman devient un lieu à maître, restructurant ainsi le paysage, en y incluant des noms historiques. 
 

 

En pays nomade le rapport à l'espace ne peut se penser sans le mouvement, le nomade étant par définition celui qui se déplace. La manière de se déplacer constitue le cercle de nomadisation. Un mouvement permanent qui est conçu par certains nomades comme un désengagement vis-à-vis de l'espace habité, comme le relève Grégory Delaplace dans son exposé "Habiter l'espace sans vivre nulle part. Géographie des gens du commun en Mongolie rurale". Le mouvement nomade mongol se manifeste aussi dans leur danse où les mouvements du corps retranscrivent le savoir-faire et le vécu de ces peuples. Raphaël Blanchier "Le bij bijelgee : corps, espace, paysage" nous montre comment le corps dansant rend compte du paysage. Le corps en mouvement est également exploré par Gaëlle Lacaze "Un interstice de paysage nomade : trajets transfrontaliers et occupation genrée d’un lieu sino-mongol." où se pose la question d'une réutilisation du savoir-faire lié à la mobilité nomade, à travers l'utilisation de l'espace par les hommes et les femmes travaillant dans une zone transfrontalière entre Chine et Mongolie.

Ainsi les peuples nomades sont dans cet espace, engagés par le mouvement. Et, comme le rappelle Alexandra Lavrillier, contrairement à l'image donnée par certains ethnographes, ce mouvement n'est pas une errance, mais constitue un parcours structuré, prévu parfois des années à l'avance.

 

Cependant diverses manières d'envisager le mouvement peuvent être à l'œuvre. Dans son intervention, Grégory Delaplace décrit le rapport à l'espace de pasteurs nomades mongols, les Dörvöd du Nord-Est de la Mongolie. Par leur mouvement permanent, de même que par un ensemble de "ruses", ils semblent nier le fait d'habiter à un endroit particulier.

 Le fait que les nomades vivent dans leur environnement, et l'utilisent dans leur pratique de l'élevage ne semble pas contestable. Pourtant de leurs pratiques, ils parviennent à faire émerger l'apparence d'un désengagement. En effet, une série d'interdictions visant à ne pas transformer l'environnement touche les éleveurs, tel que l'interdiction de creuser, de polluer, de déplacer des pierres... Ainsi à chaque déplacement les marques d'habitation laissées au sol sont balayées.
 

Le traitement des sépultures est également assez révélateur de cet état d'esprit. En effet les Dörvöd laissent les corps à même le sol, et si une pierre est posée à côté du défunt, elle fait plutôt office de support d’offrande au maître des lieux que d'indice de commémoration. Et il est significatif que les gens, après un certain temps ne se souviennent plus du lieu où reposent leurs morts. L'espace redevient rapidement indéfini, dépourvu de traces humaines.

 Ainsi les nomades marquent le moins possible la terre sur laquelle ils se déplacent, soucieux de ne pas « déranger » les maîtres du lieu. La relation à l'environnement est étroitement liée à la bonne gestion de la relation avec les esprits qui peuplent le paysage, et qui seuls sont légitimes de maîtriser cet espace. Symétriquement, le chef de famille aura la parfaite maîtrise de l'espace à l'intérieur de la yourte.
 
Dans cet espace que l'on ne marque pas, et qui reste indifférencié, se pose la question du sens que peut avoir le mouvement nomade. Selon le concept d'espace lisse de Deleuze et Guattari, le mouvement apparaît non pas comme une trajectoire mais comme le maintien d'un même univers. C'est notamment sur la stabilité de leur schéma, permettant une reproduction, un retour du semblable, que les nomades vont s'appuyer pour nier le mouvement. Les nomades de ce point de vue, ne vivent nulle part, car investissent tout l'espace en même temps.
 

Intéressée par la mobilité corporelle et les techniques du corps Gaëlle Lacaze décrit des "nomades" qui n'ont pas pour pratique l'élevage, mais le commerce. Ces commerçants itinérants, anciens migrants à Oulan-Bator, commencent dans les années 90 le négoce transfrontalier, qui connaît jusque dans les années 2000 un temps de prospérité. Cette zone de libre échange est constituée des villes frontalières Zamyn-Uud en Mongolie et Erenhot en Chine.

 
Les mouvements s'organisent dans une course après le temps, et des milliers de personnes, commerçants-itinérants ou migrants, effectuent quotidiennement la traversée de la frontière. Les itinérants comprennent des petits détaillants, et des grossistes. Les migrants quant à eux se composent des chauffeurs et des prostituées et se caractérisent par une extrême mobilité.
 
 Gaëlle Lacaze pose une problématique qui lie l'organisation spatiale et temporelle, les mettant en parallèle avec des schémas d'organisation de l'espace nomade. L'observation de la gestion de l'espace et du temps révèle une série d'inversions entre homme et femme. En effet les femmes, tout d'abord, sont le plus souvent itinérantes. Elles occupent en journée le centre-ville, à la recherche d'objets, plutôt petits, dont les stocks se font à court terme, et effectuent des déplacements fréquents. A l'inverse les hommes, généralement grossistes, s'intéressent aux marchandises plus durables et volumineuses, observant des déplacements moins fréquents, et travaillent le jour en périphérie de la ville. La nuit ce rapport s'inverse, les femmes retournant en périphérie, dans les habitations, tandis que les hommes investissent le centre-ville.
 
Ces attitudes corporelles dans l'espace et le temps peuvent rappeler l'organisation spatiale du campement d'éleveurs nomades. La femme, qui s'approprie l'espace domestique au sein de la yourte, et l'homme qui parcourt les zones du dehors, du lointain. La manière dont le corps se mobilise en termes d'espace et de genre pose la question d'une recontextualisation d'un savoir-faire appartenant à l'univers nomade.
 
 Cette idée d'un espace à la fois extérieure, mais aussi inscrit dans le corps, est abordée par Raphaël Blanchier, dans son étude sur le bij bijelge, la danse traditionnelle mongole, récemment classée par l'UNESCO. Il s'agit d'une danse festive traditionnelle pratiquée sous la yourte, ou aujourd'hui sur scène, par les Oïrats, hommes ou femmes, et dont la transmission se fait généralement dans le cadre de la famille élargie. 
 

Cette danse, outre qu'elle sert de lien entre les membres de la communauté, possède une dimension symbolique vaste, et réorganise dans l'espace du corps des éléments structurants de l'espace nomade au moyen de la transfiguration. A l'amont de cette transfiguration se trouve un paradoxe, celui du paysage nomade, vaste étendue de steppe, rendu par une danse que caractérisent des mouvements peu amples, recentrés autour du corps et contenus dans l'espace restreint et exigu de la yourte.

Le reflet du mode de vie nomade passe par plusieurs techniques du corps. Des danses mimétiques vont décrire certaines pratiques de la vie des hommes et des femmes, telles que les tâches quotidiennes et les jeux virils, tandis qui d'autres danses jouent sur des variations rythmiques, traduisant les espaces lointain et proche.

          

La danse bij bilge peut se lire également selon la dialectique des paysages des chefs et chamanique. En effet Raphaël Blanchier décrit un corps centré sur son axe vertical, avec une incorporation des différentes directions, rappelant le concept de paysage en mode chef. Dans le même temps la danse peut aussi renvoyer à un paysage de mode chamanique, par la référence à des légendes, racontant des épisodes singuliers, et décrivant des lieux particuliers. Les danses, chargées d'histoires, peuvent également marquer l'appartenance ethnique.

 

Enfin le paysage participe à la création de l'identité, des individus et des groupes. Une identité qui peut se jouer au niveau des frontières d'un pays, ce qui pose la question de sa limite. Laura Nikolov, dans son intervention "Définition administrative du territoire et représentation cartographique en Mongolie au XXe s.", expose l'évolution des frontières du territoire mongole et de sa représentation cartographique. Une identité qui peut être liée également à la manière de s'orienter dans le paysage, comme nous le démontre Alexandra Lavrillier "S’orienter avec les rivières chez les Évenks du Sud-Est sibérien. Un système d’orientation spatial, identitaire et rituel". Enfin l'identification entre l'homme et son lieu de vie est approfondie par l'intervention de Bernard Charlier "Entre limite-contour et limite-tension, entre terre et personne, où est le ‘pays natal’ en Mongolie de l’ouest ?", qui par le concept de pays natal explore les dimensions affective et historique de l'espace.

 
 Dans son intervention, Laura Nikolov s'intéresse à la frontière, notion ambivalente et évolutive, qui décrit une séparation aussi bien qu'un lien entre deux mondes. La frontière peut être de différentes natures, politique, culturelle, économique, religieuse, elle peut être ouverte ou fermée, nette, lorsqu'il s'agit d'une zone franche, ou plus étendue, comme dans le cas d'une zone frontalière.
 
A cette notion de frontière est liée la représentation cartographique qui comporte de nombreux enjeux, tels que la gestion administrative, de la population, des ressources... Ainsi dans le cas de la Mongolie, l'évolution de la représentation cartographique porte les marques de l'histoire de cet espace qui avant de devenir un État nation, est longtemps revendiqué par trois de ces pays voisins, la Russie, la Chine, le Japon. Cette diversité de point de vue posés sur le territoire mongole tout au long du 20eme siècle, par les puissances extérieures et par les mongoles eux-mêmes, est susceptible de créer des zones de conflits. 
 
La Mongolie connaît entre 1910 et 1930 trois régimes différents, et adopte une constitution à la soviétique en 1924. Une période révolutionnaire, durant laquelle les trois gestionnaires potentiels, la Chine, la Russie, le Japon tentent de définir leurs limites. Des cartes accompagnent les traités passés entre la Russie et le Japon, afin de définir leurs zones d'influence respectives. La Chine, qui ne reconnaît l'indépendance de la Mongolie qu'après la 2eme guerre mondiale, traite de ses frontières directement avec la Russie, puis l'URSS, et perçoit la Mongolie dans un premier temps comme un vaste pâturage, puis dans le tournant 19eme, 20eme siècle, comme une territoire riche en ressources naturelles à exploiter. Ces données nouvelles vont être à l'origine de missions destinées à cartographier ces ressources.
 

Les frontières décidées au niveau international, se pose également parfois en contradiction avec la manière dont les Mongoles représentent la division de leur territoire, en petites entités administratives dont une carte globale fait défaut. A maintes endroits ces incompatibilités créés des zones de conflit. Avec le Japon, la Chine, et la Russie, notamment au niveau de la frontières avec les Touvas, ainsi qu'avec les Bouriates. Entre 1929 et 1931, une série de traités entre l'URSS et la Mongolie établissent des droits spéciaux pour les habitants de la zone frontalière, rendant la frontière plus précise que dans sa partie Nord.

 Cependant l'imprécision des frontières semble aussi parfois tacitement maintenue. En effet dans les traités passés entre la Russie et la Chine, la question des limites sert de prétexte à entrer en négociation, et la non résolution de ce problème offre une porte d'entrée et de sortie dans le processus de pourparlers.  
 
 L'exposée d'Alexandra Lavrillier met l'accent sur un schéma cognitif très structuré, particulier au mode de vie nomade, fondateur de l'identité, de l'individu et du groupe. Alexandra Lavrillier relate la situation des Evenks Orotchon, un groupe de nomade vivant de la chasse et de l'élevage de petits troupeaux de rennes utilisés pour le transport. Ce principe de double économie impose une organisation sociale en deux temps, liée aux différentes périodes de l'année, le printemps d'une part, consacré à l'élevage et conviant les éleveurs à se rassembler, la saison froide d'autre part, pendant laquelle l'économie de subsistance devient la chasse, durant laquelle les nomades s'éloignent les uns des autres.
 L'organisation de leur espace est très structurée, polarisée entre le territoire lointain et le territoire humanisé. Dans le lointain, se trouve le gibier le plus valorisé ainsi que l'esprit donneur le plus puissant, cette zone se doit de rester intouchée et peu imprégnée de l'homme. L'espace humanisé, quand à lui, est très marqué par les constructions humaines, mais tout de même contenu dans un espace relativement réduit.
 Le mode de vie nomade n'a rien d'une errance, la création d'un cercle de nomadisation requiert au contraire la gestion de nombreux paramètres, tels que le climat, la proximité de pâturages pour les rennes, la présence de zones de chasses, et de divers types de végétations et de gibiers en fonctions des saisons et des lieux. Créer son propre parcours de nomadisation équivaut à devenir une racine d'homme, un début de lignage, ce qui n'est pas à la portée de tous les éleveurs. Au bout de 2 à 5 ans, les Evenks peuvent juger qu'ils sont devenus trop "lourd" pour le chemin, et déplacer leurs itinéraires de plusieurs kilomètres.
 La perception de l'espace est structurée également par un système d'orientation à la fois centré sur l'individu et marqué dans le paysage. Ce système d'orientation comprend quatre directions, le lever du soleil, le coucher du soleil, le Nord et le Sud. Il s'agit également d'un système symbolique en corrélation avec d'autres éléments. Le déplacement du soleil est associé au courant de la rivière, en lien avec le parcours de la vie.
 L'espace est conceptualisé grâce au réseau hydrographique. Les noms des rivières, de la plus importante jusqu'aux affluents, permettent de se repérer sur un territoire extrêmement vaste. Si les rivières servent de repères pour se déplacer physiquement dans l'espace, elles sont également liées aux catégories de parenté, et permettent de s'orienter sur un plan social. En effet la toponymie du réseau hydrographique est associée au nom des gens, qui déclinent leur identité en se référant aux rivières sur lesquelles vivent leur clan. Cette organisation est également considérée s'appliquer à la rivière chamanique qui relient les trois mondes, servant de passage au chaman, et divisée en affluents qui regroupent les esprits en groupes de parenté. 
 

Dans un registre plus affectif Bernard Charlier explore la notion de pays natal, dans laquelle on voit apparaître un rapport de réciprocité entre les lieux et les gens. Si l'identité des personnes est relative à l'espace qu'ils habitent, ces lieux sont à leur tour constitués par les individus qui les occupent. Le paysage prend une dimension d'histoire vécue.    

Le terrain de cette recherche sur le pays natal se déroule en Mongolie, chez une famille nomade composée d'un père et d'une mère âgés, d'un fils et de sa fille. La question de quitter le pays natal se pose pour les vieux parents, afin de partir vivre chez leur beau-fils. Mais il est difficile de rompre la relation avec les esprits locaux, relation de plus en plus forte et subjective avec le temps, et d'abandonner leur protection. Réciproquement les personnes âgées, devenues en quelque sorte propriété de leur pays natal, risqueront de manquer aux esprits familiers. 

Quitter le pays natal revient également à rompre une transmission, réalisée par les hommes, porteurs et reproducteur du feu du foyer. Plusieurs éléments illustrent cette vision virocentrée, comme le fait qu'une fille, n'ayant pas pris le feu de son père, ne peut lors de certains rituels manipuler un os d'omoplate. De même lors du rituel du Nouvel An, où sont adressées des prières d'accroissement de la fortune, seuls les hommes se retrouvent autour de l'oboo, manifestant dans ce rite lié à la fécondité, leur potentiel reproducteur.

 
Bernard Charlier se pose la question de la limite du pays natal. D'abord formelle et extérieure, cette limite est une donnée topographique. Ainsi lorsque les gens décrivent leur pays natal, ils le font de manière concentrique, en citant tout d'abord le district, puis la province, enfin le soum, parfois le campement d'hiver pour les hommes, considéré comme un campement de lignage.
 
Une autre dimension, plus intérieure, liée au vécu subjectif se juxtapose à la notion de limite du pays natal. En effet au fil du temps, la relation tissée avec le lieu devient de plus en plus marquée par les souvenirs qui forgent la substance historique du paysage, dont des points sont rendus visibles et mémorables. Le paysage ne constitue plus seulement une surface extérieure, mais devient imprégné et délimité par les souvenirs d'évènements.
 

La limite du pays natal se révèle alors dans l'intériorité de la personne, elle n'est pas seulement un territoire extérieur, mais une action, une dynamique dont l'étendue n'est pas mesurable, mais dépend des fluctuations de la vitalité, du hii mor’.

Bernard Charlier en citant Deleuze reprend la métaphore d'une graine de tournesol, qui comme le pays natal est constituée à la fois d'une limite formelle, d'un contour, et d'une potentialité de croissance.

 
La richesse de la journée d'étude "Paysages nomades : mobilités, perception, pouvoir" s'est révélée au travers d'interventions très diverses, rendant difficile leur recoupement en une même problématique.
 

Le mode de vie nomade met en œuvre une manière spécifique de considérer l'espace, un type de mobilité, qui requiert un équilibre entre la stabilité nécessaire pour reproduire un environnement où ce mode de vie est possible, et une fluidité, une capacité d'adaptation, permettant d'intégrer les changements et les singularités du paysage. Cette relation entre stabilité et adaptation, rejoint les concepts de Caroline Humphrey, paysage des chefs et paysage chamanique.

 

Certains exposés ne soulignent pas cette dichotomie de l'espace, mais explorent d'autres types de schémas spatiaux, et leur rapport à la constitution de l'identité, individuelle ou collective. Par exemple l'identité mongole en tant qu'état nation, l'identité du groupe nomade, en lien avec son pays natal, ou par le biais de son système d'orientation... Ainsi divers niveaux juxtaposés composent la notion de paysage, l'environnement sensible immédiat, l'espace du pays, l'espace englobé par la conscience.

Rapports de mission

Les rapports de mission sont accessibles aux membres du GDRI après authentification.

Bibliographie

Publications sur le nomadisme en Asie centrale et Sibérie

Ceci est une sélection de textes scientifiques accessibles en ligne. Ils sont classés par date d'entrée dans notre base de données.

Images

Nous présentons ci-dessous des documents historiques ainsi que des photographies contemporaines sur le nomadisme, l'élevage et la chasse en Asie centrale, Sibérie et Mongolie.

 

Nomadisme, habitat, environnement

 

Elevage de chevaux

 

Elevage de rennes