Photographies de Sophie Zénon

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Suite sibérienne
 

Les Russes l’appellent Amour. Les Chinois, Dragon noir. Interminable comme l’hiver sibérien, il s’allonge sur plus de 4000 kms de la Mongolie jusqu’à l’île de Sakhaline. Au fil des siècles, il a excité la passion des conquérants, l’imagination des écrivains, fait rêver les pêcheurs d’esturgeons et les aventuriers de tous poils. Les cosaques y ont fait boire leurs chevaux. Le Transsibérien a épousé ses formes. La guerre a rougi ses flots. Depuis toujours, cette frontière en mouvement, dont l’écologie est aujourd’hui menacée, rapproche ses riverains sautant qu’elle les sépare.

Des artères, des veines, des vaisseaux sanguins. Sur une carte russe, le fleuve Amour ressemble à un organisme humain. Au lit principal se greffent de multiples rivières, distribuant de part et d’autre des villages établis sur une île, une rive ou sur une langue de terre ferme. Sur la longue route vers l'Extrême Est qui le conduit en 1890 depuis Moscou jusqu'à l'île de Sakhaline — d'où il rapportera le premier "grande reportage" sur les bagnes sibériens — Anton Tchékhov rencontre l'Amour. Et en tombe amoureux. « L'Amour est un très beau fleuve » écrit-il à son ami, l'éditeur Souvarine, « il m'a donné plus que je n'en pouvais attendre ». Au début du siècle, Vladimir Arseniev, en explora les rives vers 1902. Dans la taïga environnante, il rencontra un chaman que le cinéaste japonais Kurosawa immortalisera dans les années soixante-dix: Derzou Ouzala.

Le fleuve est source de subsistance. C’est l’un des fleuves les plus poissonneux au monde, confronté aujourd’hui à de très sérieux problèmes de pollution. Il est aussi le lieu de refuge des esprits. Sur près de 4500 kilomètres, de la Mongolie au détroit de Tartarie, il charrie dans ses eaux lourdes les légendes des Oultches, des Nivkhs et des Nanaïs. Telle une divinité, il règne sur ces peuples de pêcheurs dont il façonne la vie, inspire l’art, les traditions, les croyances.

Suite sibérienne est une pérégrination en Russie, en Sibérie extrême-orientale, le long du fleuve Amour, de Khabarovsk à Nikolaïevsk na Amure. Dix semaines durant les mois d’août et septembre 2000 et 2001, sur le fleuve, le long des rives, de villages en villages de pêcheurs nanaïs et oultches.

Au panoramique qui s’était déjà imposé en Mongolie, Sophie Zénon adjoint un format carré, plus propre à saisir les détails d’un logis, d’un visage. D’un format l’autre s’inscrit comme une respiration du fleuve. Ainsi, en vingt-huit stations, se raconte cette histoire entre "l’eau et les rives, les gens et le fleuve", entre lignes et ombres.
Jean-Pierre Thibaudat, Libération, 30 mai 2002.

Après avoir longuement photographié la Mongolie, son immensité, les rapports de ses habitants avec la nature et le sacré, Sophie Zénon a poursuivi sa « châsse à l’âme » : entre Khabarovsk et Nikolaïevsk na amure, elle s’est laissé dériver au fil de l’Amour, le fleuve nonchalant aux eaux boueuses qui irrigue la Sibérie extrême-orientale.
Telle une divinité, il règne sur les peuples de pêcheurs, Nanaïs et Oultches, dont il façonne la vie, inspire l’art, les traditions, les croyances. Large parfois de trente kilomètres, il constitue un monde aux rives incertaines comme des rêves, où s’alignent les embauchages en mal de partance, des villages de bois dressés dans la boue, adossés à la Taïga. À l’impression d’espace infini se mêle celle d’un temps ralenti qui s’écoule au rythme du fleuve sous une lumière toujours diffuse et dont on ne sait si elle émane du ciel ou de l’eau. Parce qu’ils dépendent de sa bienveillance, les hommes ont noué avec lui des relations affectives complexes et quelques chamans, des femmes âgées, interrogent encore les esprits de l’eau trop souvent irrités par la pollution industrielle que leur infligent en amont des usines russes ou chinoises.
Le fleuve est axe de vie et de pensée, comme le suggèrent les panoramiques autour desquels Sophie Zénon organise les images de la vie souvent en diptyques ou en triptyques. Elle nous livre ici une méditation au fil de l’eau et des rencontres. Ses notes de voyage, comme autant de petites touches, composent le portrait d’un peuple et de son univers à travers ses relations avec le fleuve.
Jean-Christian Fleury, critique.
Texte d’introduction de l’exposition Chroniques Nomades, mai 2002.

De Khabarovsk à Nikolaeivsk Sophie Zénon en a arpenté les bords, a enquêté sur ses esprits (..) Alors soudain on traverse l’espace, on est soi-même tout au bord du grand fleuve, confronté à un ciel et à un temps plus grands, un rapport de l’homme à la nature qu’on dirait plus ancien (…)

François Bon, Festival Passages, Nancy mai 2003.