Nomadisme et adaptations sédentaires chez les Évenks de Sibérie postsoviétique : «jouer» pour vivre avec et sans chamanes

Auteur: 
Lavrillier, Alexandra
Position de thèse: 


 
Résumé en français: L’objectif central de cette thèse est de comprendre ce que devient un peuple nomade qui se conçoit comme partie intégrante de l’environnement naturel, après une sédentarisation partielle imposée par une politique donnée, en l’occurrence le régime soviétique et, dans le contexte postsoviétique actuel, d’intégration accélérée à l’économie de marché.

            Les Évenks, aussi connus sous le nom de Toungouses, sont le peuple de Sibérie le plus éparpillé et le plus diversifié. Installés en petits groupes sur un immense territoire s’étendant du fleuve Iénisséï jusqu’à la mer d’Okhotsk, des bords de l’océan Arctique jusqu’au fleuve Amour et à l’île de Sakhaline, ils ont emprunté divers éléments culturels aux peuples voisins[1]. Si la majorité des Évenks sont chasseurs et éleveurs de rennes, certains groupes régionaux sont constitués d’éleveurs de chevaux ou de bovins, d’autres encore se sont mis, au contact des Russes, à l’agriculture. Néanmoins comme en témoignent plusieurs monographies (S.M. Shirokogoroff, 1929, 1935 ; G.M. Vasilevič 1969 ; A.F. Anisimov, 1958 ; etc.), les Évenks conservent tous une grande propension aux déplacements fréquents et un talent pour la chasse reconnu par leurs voisins. Aujourd’hui, c’est le groupe régional évenk du Sud-Est sibérien, portant l’auto-ethnonyme oročon (« gens du renne »), qui semble avoir le mieux conservé le mode de subsistance et le système de représentation traditionnel, groupe évenk sur lequel est centrée cette étude.

            C’est en effet entre le XVIIe et le XIXe siècles, selon les régions, que les Russes s’installent sur les terres évenkes, soumettent les peuples autochtones à l’impôt en fourrure et tentent de les christianiser. Les icônes orthodoxes s’ajoutent aux représentations d’esprits chamaniques, des prénoms chrétiens sont donnés, mais même aujourd’hui le christianisme n’a pas véritablement pénétré les mentalités autochtones. Les Évenks que j’ai rencontrés disent : « Nous ne sommes pas croyants, nous avons la nature qui nous nourrit ! » ou encore « À quoi sert-il de croire, si les Dieux ne vous nourrissent pas ? »

            L’installation du pouvoir soviétique, qui a eu lieu chez les Oročon dans les années 1940-1950, a eu pour conséquence la confiscation des rennes domestiques, l’organisation de fermes d’État, dont les nomades devinrent les salariés, la construction de villages et la sédentarisation partielle de la population évenke.[2] Par ailleurs, les Évenks ont été contraints d’intensifier considérablement leur production de chasse et d’élevage, allant ainsi à l’encontre des règles traditionnelles de gestion des ressources naturelles.

            Depuis la chute du communisme, les Évenks, livrés à eux-mêmes, retrouvent leurs anciens modes de subsistance. On assiste alors au retour d’une partie des sédentaires à la vie nomade et la majorité des villageois tirent une partie de leurs ressources de la vente des produits de leur environnement naturel. Libérés des obligations liées à l’organisation des unités nomades en brigades de la ferme d’État, les Évenks nomades retrouvent aujourd’hui leurs anciennes techniques de chasse et d’élevage, ainsi que leurs modes de regroupement et de gestion de l’espace physique.

           

Dans cette thèse, je propose une étude comparative des trois types sociaux évenks, les éleveurs de rennes et chasseurs nomades, les sédentaires des villages et ceux des villes appartenant à un groupe socialement signifiant de Iakoutie du Sud et de la région de l’Amour d’après les matériaux que j’ai récoltés pendant mes cinq années de terrain chez les Évenks oročon.

            Pour étayer la comparaison j’ai envisagé parallèlement pour chaque sous-groupe social, les modes de subsistance, les formes de regroupement social, les facteurs de distinction entre individus et les valeurs transmises, afin de déterminer la place ou les fonctions des pratiques rituelles et les types de spécialistes rituels dans les trois types sociaux.

Outre la comparaison des formes d’organisation sociale, l’un des résultats essentiels de cette thèse porte sur les pratiques rituelles contemporaines en Sibérie. J’ai analysé les rituels collectifs et individuels évenks sur deux axes comparatifs : d’une part, les rituels décrits dans les sources ethnographiques portant sur la période soviétique et ceux que j’ai observés depuis la chute de ce régime en milieu nomade ; d’autre part, les rituels contemporains des nomades comparés à ceux des sédentaires. Il en ressort que, dans les trois milieux, si certains rituels individuels et collectifs décrits dans la littérature ont aujourd’hui disparu, émerge, cependant, des rituels et des multiples interdits contemporains, telle une ombre sous-jacente, le système de représentation traditionnel, conservé comme un savoir inconscient.

           

            Parallèlement, on constate chez les Évenks, deux formes de retour à la tradition et deux types de réalisation de rituels, qui, par ailleurs, ne semblent pas contradictoires. Les Évenks sylvestres, devant vivre en autarcie totale des seules ressources de la nature, effectuent avec plus d’attention et de fréquence les rituels de la vie nomade et insistent davantage chaque année pour que leurs jeunes enfants apprennent ces gestes et respectent les interdits. Quant aux intellectuels urbains, ils identifient aujourd’hui comme moteurs des mouvements de « retour à la tradition », l’angoisse éprouvée face à la brutale disparition de l’idéologie du régime soviétique, et la culpabilité, aujourd’hui exprimée, de n’avoir pas suivi, pendant 70 ans, les préceptes des ancêtres. L’intelligentsia des villes et villages, se sentant investie du devoir de sauver les leurs du néant culturel, fait « renaître » les rituels oubliés, se servant des sources ethnographiques, et s’affirment ainsi dans un rôle de guides spirituels (religieux et philosophiques).

            Les nomades suivent les types de réalisation de rituels de leurs ancêtres, tandis que les sédentaires multiplient au sein d’un même événement différents modes représentatifs, comme les rituels traditionnels, les mises en scènes théâtrales de chamanes ou de rituels oubliés, ainsi que des documents audio-visuels. Il semblerait donc aujourd’hui, que, faute de spécialistes religieux et du savoir d’antan et hors de la nature, les Évenks sédentaires considèrent comme valables pour l’action rituelle, tous les moyens représentatifs, qu’ils soient conformes à la tradition ou issus du monde moderne. C’est ainsi qu’une nouvelle catégorie de rituels apparaît, celle « des rituels qui représentent les rituels ».

            Dans ces deux formes de retour à la tradition et dans les types de réalisation de rituels, ressort un fonds commun de représentations symboliques, et parallèlement, semblent se manifester deux types de tradition ou de transmission des savoirs, ce qui implique, peut-être, une certaine variation dans le système de représentation. En effet, les nomades évitent de réaliser les rituels dont ils ne sont pas sûrs de la procédure, exprimant la peur d’envoyer, par une mauvaise manipulation, leur « âme » (principe vital) « hors du monde des vivants ». En revanche, les intellectuels sédentaires n’hésitent pas à « réinventer » les rituels et se justifient en affirmant que, même si les rituels d’aujourd’hui ne sont pas pratiqués comme autrefois, les esprits doivent bien ressentir les bonnes intentions du groupe humain à leur égard et sauront les remercier pour ce geste.

La comparaison des rituels des trois types sociaux montre encore des changements et transformations, comme par exemple l’apparition d’une distinction entre sacré et profane, et celle d’une nature érigée en cathédrale. On voit aussi chez les sédentaires disparaître progressivement le domaine symbolique de la chasse, supplanté par celui de la sphère domestique, etc. Il semble que dans ces trois milieux, un changement cognitif ait été opéré en ce qui concerne la vision de la relation humains-esprits (et donc chez les Évenks de la relation humains - environnement nature), mais aussi de la relation de cause à effet entre le geste rituel et le résultat. Enfin, si les gestes rituels en milieu nomade s’effectuent sans le support de discours explicatifs, en revanche, dans le monde sédentaire, les rituels du « retour à la tradition » s’accompagnent toujours d’un long discours, impliquant ainsi un nouveau mode de transmission du savoir. Il semble donc qu’avec l’apparition des mouvements de « retour à la tradition », les Évenks se retrouvent partagés entre une « tradition inconsciente » qui constitue la vie des nomades et une « tradition consciente » issue de la réflexion des citadins et villageois et d’une certaine forme de tri opéré.

 

Néanmoins, au-delà de ces différences, apparaissent deux concepts partagés par les Évenks des trois types sociaux et qui semblent leur permettre de continuer à agir rituellement, avec et sans chamanes, quelles que soient les transformations sociales, économiques et rituelles. Ces deux concepts sont le « jeu » et l’onnir. L’onnir est une charge d’esprits que chaque Évenk pense avoir en lui, avec qui il doit « jouer » (chanter, danser, chamaniser, dessiner, etc.) afin de les diriger et de se donner les moyens d’agir rituellement. Ainsi, le chamane ne se distingue des gens ordinaires que par le fait, comme disent les Évenks, « qu’il ‘joue’ mieux que les autres ». Le partenaire de ces « jeux » avec ou sans chamanes reste, même pour les Évenks sédentaires, l’environnement naturel Buγa. Aujourd’hui, alors que les chamanes traditionnels sont de plus en plus rares, les Évenks « jouent » chacun à leur manière. En même temps qu’ils résistent à se créer des chamanes d’un nouveau type, comme les Iakoutes ou les Bouriates, les Évenks choisissent parmi eux, un certain nombre de spécialistes rituels (anciens, guérisseurs, imitateurs de chamane, « chamanes en devenir »). Mais, rien ne permet de dire aujourd’hui, si les Évenks se passeront à tout jamais de chamane traditionnel, s’ils se résoudront à accepter des chamanes urbains ou d’un nouveau type, ou s’ils continueront à « jouer » avec la nature, sans chamanes.




[1] Les Évenks sont 35 000 individus en Russie, 35 000 en Chine et un millier en Mongolie. Linguistiquement, ils font partie avec les Évènes, les Nanaïs, les Néghidales, les Oultches, les Orotches, les Oroks, les Oudéhéïs, les Mandchous et les Sibe de la branche toungouso-mandchoue de la famille altaïque.

[2] Chez les Oročon, on trouve selon les régions, entre 10% et 60 % d’Évenks sédentarisés.