Nanaïs (Nanai; Нанайцы)

Nombre de personnes au dernier recensement: 
16 160
Famille linguistique: 
sous-groupe méridional du groupe linguistique des toungouso-mandchous
Principales régions d'habitation: 
Les Nanaïs sont installés de la confluence entre le Hurka et le Sungari (songhua en chinois) jusqu’à l’embouchure de la mer d’Okhotsk.
Economie et société: 

L’ethnonyme ‘nanaï’ signifie ‘homme d’ici’, composé de na « terre, lieu », et de naj « homme » (d’après le SSTMJA). Cependant, on les connaît aussi sous d’autres noms : Natki (sing.) – Ugatki, Achani-Kacheng, Xèchzhè-Xechzhen, Xèjzzin-Xèzzin, Xobzen, Xobzeni-Xobzheni, Xoabzojgi, Golbi-Golbiki, Korbeke, Anti, Janti, Santan-Sjantan, Jujpitabze-Jujfitazza, Kilen, Samagiri, Samari, Akani. Ou encore territorialement : Monaj-Munèi, Mona Nani- Munè Nani, Bura Guruni ou Bira Bèjèni, sur les rivières Kurr et Urmi, signifiant ‘peuples de la rivière’, Birani Nanaï-Nani, Nanu-Nannu, Nabe.

Traditionnellement, les Nanaïs vivaient de pêche annuelle et de chasse hivernale.

La pêche était une activité familiale: les hommes attrapant les poissons, les femmes et les enfants les traitant. Le saumon était conservé à l'année et on utilisait la peau, notamment pour les vêtements. La pêche de masse était pratiquée à la fonte des rivières; en hiver, la pêche était faite avec des pièges mis dans les trous d'eau sur la rivière; le reste de l'année, la pêche se faisait au filet ou au harpon.

La chasse hivernale était une activité essentiellement masculine (les femmes gérant la pêche à piège en hiver). On chassait l'élan, le daim, l'ours et le sanglier; les oiseaux étaient chassés toute l'année. Les hommes s'organisaient alors en petit groupe, et la chasse prenait place sur 3-4 mois. Les instruments de chasse étaient le fusil, la lance, les flèches, mais aussi les pièges en forêt.

Chaque famille possédait jusqu'à dix chiens, utilisés pour les traîneaux.

Les villages étaient constitués de cinq maisons au maximum; chaque maison étant partagée entre 3 ou 4 familles. Chaque famille possédait son propre foyer dans la maison.

Le ‘groupe de filiation’ (rod en russe) khala (« famille, lignée, lignage ») se divisait en djalan (« génération, temps »), distribués dans plusieurs villages.

L’arrivée des cosaques dans la région de l'Amour date de 1643, avec une expédition de 130 cosaques, dirigés par Poyarkov. En 1649, une deuxième expédition, privée, sous l'initiative de Khabarov, fonde des forts et prélève un impôt au nom du tsar. Avant cette date, la région était peuplée de nomades, dont faisaient partie les Nanaïs, et de groupes sédentaires et agriculteurs, comme les Dahur. Ces derniers furent déplacés par le gouvernement chinois autour de 1665 pour contrer l'avancée russe dans la région. Avec le traité de Nerchinsk, 1689, la région appartenait à la Chine. Mais les Russes occupèrent la région dès 1846; en 1858, le traité de Aigun étend la frontière russe jusqu'à l'Amour, puis jusqu'à l'Ussuri avec le traité de Pékin en 1860.

Selon le recensement de 2002, les Nanaïs sont installés majoritairement sur le territoire de Khabarovsk, (10993 individus). Ils ne représentent que 0,76% de la population, contre une population russe de 89,8%. 30% de la population Nanaï est urbaine, 70% rurale. 99.6% des Nanaïs parlent le russe, et seulement 32% parlent le nanaï. La langue nanaï a été transcrite en 1931 en alphabet latin, puis en 1963 en cyrillique, à partir du nani (un dialecte nanaï). Beaucoup de jeunes Nanaïs ne parlent donc pas le nanaï, contrairement aux anciennes générations. Dans le contexte de la préservation de la culture autochtone, on tente néanmoins de conserver la connaissance des langues autochtones, notamment par le biais de livres d’apprentissage scolaires en russe ; un livre est en cours d’édition en chine pour l’apprentissage du nani en chinois.

Religions: 

Les Nanaïs peuvent être définis comme animistes et chamanistes. On notera néanmoins une forte influence orthodoxe en Russie, notamment dans les pratiques funéraires aujourd’hui. De même, en Chine, le contact avec les religions bouddhistes, taoistes et confucianistes a conduit à un changement des pratiques chamaniques.

Pour les Nanaïs, le monde est divisé en trois mondes: le monde céleste est le royaume de omsan-mama. C’est dans ce monde que se trouve l'arbre de vie qui contient les âmes à naître sous forme de petits oiseaux. Chaque groupe de filiation possède son arbre (appelé omija moni, selon Smoljak, omi 'âme', moma 'en bois, de bois', monon 'érable').

Il y a d’abord le monde des hommes, qui est perçu par certaines auteurs comme un monde du milieu; le monde des morts, buni, est situé à l'ouest. Seul le chamane peut y emmener l'âme d’un défunt en franchissant dix-sept étapes dangereuses, mais une âme peut s'y égarer. Certains esprits sont associés au monde des morts: buchu est l'auxiliaire du chamane, principalement pour le transfert des âmes dans le pays des morts.

Plusieurs types d’âme sont distingués :

Sur l'arbre des vies se trouvent l'omi, l’âme des enfants, qui a la forme d'un petit oiseau. Cette âme peut s'envoler facilement, causant la mort de l'enfant, pendant la première année. Le chamane gère l'omi dans des rituels pour les problèmes de stérilité, de fausses couches répétées ou de morts infantiles; dans ces cas, il va chercher une âme à naître sur l'arbre des naissances pour la ramener à la femme qui a demandé le rite. Un même enfant peut naître de la même mère plusieurs fois.

L’omi se transforme ensuite en fania, sous la forme d'un individu miniature. Cette âme ne vit pas dans l'individu mais autour de lui, dans ses effets personnels. Elle peut donc errer loin de lui et il importe de s'assurer qu'elle puisse revenir près de la personne lorsqu'elle quitte un endroit. Cette âme peut être placée dans le dëkaso pendant un certain nombre d'années, soit en cas de maladie, soit pour protéger le fania d'un enfant pendant qu'il grandit. Le dëkaso est le lieu où le chamane garde les âmes, c'est un 'abri', une 'habitation', gardée par une vieille femme, qui peut contenir plusieurs âmes à la fois. Cet endroit n'est pas visible.

Le fania est aussi l'âme des morts. On le place alors dans un support, un oreiller, avec certains objets ayant appartenus au défunt (chapeau, boucles d'oreilles), et au côté d'un autre support nourri quotidiennement dans la maison. Cette âme restera avec la famille jusqu'à ce qu'elle puisse être conduite au monde des morts lors du rite funéraire finale kaza taori.

L’omi et le fania correspondent à l'âme-ombre de l'individu.
L’autre composante de l'âme est l'uksuki qui est associée au corps. Elle réside dans le corps de l'individu et reste près de l'endroit où il a été enterré.
Selon les auteurs, un troisième aspect peut être aussi se rencontrer : le ergeni (ergen 'vie'), qui est associé au souffle. L’omi deviendrait alors ergeni, pour ne devenir fania qu’à la mort de l'individu. L’ergeni est d'ailleurs décrit par Lopatin comme un homme miniature. Smoljak indique que l’ergeni est le fania pour les Nanaïs de l'Oussouri et de la Toungouska.

Il y a deux catégories de chamanes chez les Nanaïs: ceux qui sont capables d'accomplir le rite final du kaza et les autres. Le chamane reçoit ses capacités chamaniques de ses ancêtres chamaniques (en rêve, cette capacité est transmise sous la forme d'un objet ayant appartenu au défunt) et par les esprits auxiliaires sèvèn (сэвэн)  de ses ancêtres (qui se manifestent aussi en rêve). Le chamane reçoit une première reconnaissance par la cérémonie qui lui confère la ceinture chamanique et le tambour. Pour devenir un chamane capable d’aller à buni intervient une deuxième cérémonie au cours de laquelle il acquiert le reste du costume chamanique.

Le traitement des morts chez les Nanaïs est particulier et mérite une attention particulière. Après l'enterrement du défunt prennent place trois rituels concernant le fania pendant lesquels le chamane joue un rôle important.

Le premier, n'imgan, prend place sept jours après la mort de l'individu. Il s'agit ici pour le chamane de retrouver le fania qui peut être parti en errance pour le placer dans son support, appelé fania aussi. Il faut d'abord que le chamane reconnaisse l'âme et la fasse reconnaître à l'audience.

Le deuxième rituel, djegdjin, est une commémoration mensuelle, qui consiste en un repas funéraire. L’emphase est ici placée sur la participation de la famille à la mémoire du mort ; on n’a donc pas besoin ici non plus d’un chamane capable d’aller à buni. Ce rite se répète jusqu’au rite final.

Le kasa taori est le rite funéraire final. Le chamane conduit l’âme du défunt au pays des morts. Ce rite dure trois jours (ou plus, sachant que l’on peut répéter les événements du deuxième jour autant de fois que la nourriture, la boisson et le tabac le permettent), et le transport du mort se situe le dernier jour et clôt le rite.

Pendant la période soviétique, les pratiques chamaniques ont subi une répression, violente dans la plupart des cas. La destruction des objets à caractère chamanique (‘idoles’, costumes, tambours) a conduit les Nanaïs, non pas à abandonner ces pratiques totalement, mais à leur donner une dimension secrète ; par exemple, les poêles ou les couvercles de boîte ont remplacés le tambour et les séances se passaient la nuit. Le combat contre le chamanisme faisait partie intégrante du remodelage social et économique soviétique, et était aussi mené par les autochtones eux-mêmes. Cependant, la répression est aussi caractérisée par l’impossibilité d’abandonner les pratiques chamaniques; en effet, bien que le nombre de chamane est diminué de façon notable, les esprits chamaniques étaient perçus comme excessivement dangereux pour ceux qui les combattaient ou les abandonnaient. Ainsi, le danger venait des deux côtés : la mort était perçue comme une menace réelle pour ceux qui ne se soumettaient pas aux esprits chamaniques, la prison ou le mauvais traitement était promis à ceux qui continuaient les pratiques chamaniques. En conséquence, les rituels de masse, comme le undi (унди)(rite annuel de sacrifice aux esprits chamaniques)ou le kaza taori, qui étaient de trop visibles marques de la pratique chamanique, ne se pratiquent plus.

On peut aussi voir de nouveaux problèmes dans la transmission des capacités chamaniques, qui mettent en avant les différences générationnels, dans le contexte post-soviétique. Les esprits chamaniques étant des éléments dangereux, refuser la transmission est une décision risquée. Cependant, pour la génération à ‘pères chamanistes et enfants athées’[1], se débarrasser des esprits chamaniques revient à sauver les futures générations de leur emprise, et ce refus se traduit par une sorte de mise en danger volontaire des héritiers.

Selon certains auteurs, le choix idéologique des Nanaïs dans le contexte actuel serait un retour aux pratiques chamaniques ; cependant, dans ces cas la connaissance des traditions est jugée « superflue », affectée qu’elle a été par la clandestinité des années soviétiques. Le chamanisme peut alors sembler offrir une réponse pragmatique aux problèmes de la vie quotidienne des peuples autochtones,   la pauvreté et le manque de perspective. Le renouveau chamanique peut aussi être mis en rapport avec la création d’une identité ‘autochtone’, en opposition à l’identité russe. Par exemple, on trouve les ‘programmes de langues autochtones’, les ‘associations des peuples autochtones’. La revitalisation du chamanisme est voulue surtout par les mouvements politiques de l’opposition, qui mettent en valeur un retour à la culture traditionnelle. On peut trouver dans l’ethnographie pré-soviétique de nombreuses preuves de l’influence chrétienne dans les pratiques autochtones, justifiée par un contact avec le christianisme datant des premières missions. Cependant, l’oubli ‘volontaire’ de nos jours des pratiques chrétiennes d’avant le soviétisme place les autochtones devant un choix politique qui n’était pas obligatoire dans le contexte pré-soviétique : l’acceptation complète de l’orthodoxie revient maintenant donc à un rejet de sa propre identité autochtone, même si l’on peut voir de nombreuses adaptations des deux pratiques dans la vie quotidienne.

La mise en valeur de la culture, conçue comme traditionnelle, semble en tous cas faire partie d’une notion de sauvegarde (avec les musées par exemple) et du tourisme (avec de nombreux spectacles par exemple).




[1] Captive d’une sœur défunte, T. Bulgakova, p.26
 

 

Liens externes: 
Bibliographie: 
BULGAKOVA, T.
« Captive d’une sœur défunte (matériaux sur le chamanisme nanaï) », in variations chamaniques I, Revue d’études mongoles et sibériennes, cahier 25, Labethno, Nanterre, 1996.
Nanaï shamans under double oppression. Was the persecution by soviet power stronger than the power of shamanistic spirits?”, in Proethnologia 15, Tartu, 2003. http://www.erm.ee/pdf/pro15/bulgakova.pdf
DELABY, L.
Chamanes Toungouses, in revue d’études mongoles et sibériennes, cahier 7, Labethno, Nanterre, 1976.
DIOSZEGI , G
“The three-grade amulets among the Nanaï”, in Shamanism: selected writings of Vilmos Dioszegi, M. Hoppal (ed.), Akadémiai Kiado, Budapest, 1998. (1968)
LATTIMORE, O. The Gold tribe ‘fishskin Tatars’ of the lower Sungari, in Memoirs of the anthropological association, n°40, Kraus reprint corporation, New-York, 1964 (1933).
LOPATIN, I.A. The cult of the dead among the natives of the Amur Basin, Mouton & co, La Hague, 1960 (1932).
SHIROKOGOROV, S.M. :
Psychomental complex of the Tungus. Catholic University Press, 1935.
Social organization of the Northern Tungus, anthropological publications, Oosterhout, 1966 (1923).
SMOLJAK, A.V:
“Some notions of the human soul among the Nanaïs”, in Shamanism in Siberia, Hoppal, M. & Dioszegi, W. (ed.), Akademiai Kiado, Budapest, 1978.
Šaman: ličnost’, funkcija, mirovozzrenie. (narody Nižnevo Amura). Moskva, Nauka. 1991.
Istoria i kul’tura nanajcev : istorico-etnografčeskie ocherki. Rossijskaja Akademija Nauk Dal’nevostočnoe Otdelenie, Sankt-Peterburg, 2003.