Une soupe peu ordinaire. Analyse du repas des funérailles chez les Mongols

Type de publication  Journal Article
Auteur(s)  Ruhlmann, S.
Titre de la revue  Techniques & Culture
Volume  51
Année  2009
Pages  247-271
Résumé  

Aussi loin que l’on remonte dans les sources historiques, les Mongols apparaissent comme étant des mangeurs de viande. Au XIIIe siècle, ils consommaient la viande accompagnée d’un bol de son bouillon de cuisson. Aujourd’hui, chez les Mongols de la République de Mongolie, composée majoritairement de Mongols halhs, l’élément principal du repas n’est autre qu’une soupe de viande. Selon la définition mongole, la viande qui nourrit et fait repas est nécessairement fraîche et grasse. Le mode de cuisson qui confère à la viande ses propriétés nutritives et préserve ses qualités requises est le bouilli.
La fin du XVe siècle, date de leur conversion au bouddhisme, marque un tournant dans la vie des Mongols, à commencer par leurs pratiques funéraires  : ils se voient interdits de sacrifier des animaux et de consommer de la viande à l’occasion de la mort d’un humain. En réalité, cet interdit bouddhique, qui se traduit par des règles alimentaires, concerne à la base le partage de la part sacrificielle de viande destinée aux mânes des ancêtres, cette part qui devait être rôtie pour leur parvenir.
Le repas des funérailles comporte cependant, aujourd’hui, de la viande. À partir d’une étude des chaînes opératoires de préparation, de distribution et de consommation de la viande, l’auteur montre comment une série d’inversions, que justifie la mort d’un humain, se retrouve jusque dans les techniques de préparation, de distribution et de consommation de la viande de la soupe offerte au repas des funérailles – soupe revêtant une forme toute particulière.
À partir d’un cas particulier observé, l’auteur retrace, sur la base d’une étude des techniques culinaires, les évolutions des pratiques funéraires mongoles et les croyances qui leur sont attachées. Les croyances populaires chamaniques prébouddhiques et bouddhiques, relatives à l’âme et à son devenir post mortem, n’ont pas été complètement éradiquées, ni par trois siècles de politique anti-chamanique du clergé bouddhique ni par un demi-siècle de politique antireligieuse du parti politique communiste.
Les Mongols consomment une viande non ordinaire – fraîche mais techniquement dégraissée et rôtie –, et semblent s’en accommoder en contexte funéraire, tandis qu’ils seraient offensés de se la voir offrir et de devoir la manger au quotidien. Ne serait-ce pas là une manière de nourrir l’âme du mort d’une viande rôtie comme la pratique chamanique prébouddhique le préconisait au XIIIe siècle à travers le sacrifice animal  ?

As far as we go back to historical sources, Mongolian people appear to be meat eaters. At the thirteenth century, they were consuming the meat served with its cooking bouillon. Today, in the Republic of Mongolia, composed of a majority of Halh, the main element of the meal is none other than a meat soup. According to the Mongolian definition, the meat that nourishes and makes meal is necessarily fresh and fat. The cooking mode that confers to the meat its nutritive properties and preserves its required qualities is the boiled mode.
The end of the fifteenth century, date of the conversion to Buddhism, marks a turning point in the life of the Mongols, beginning with their funerary practices  : the sacrifice of animals has been prohibited as much as the consumption of meat at the death of a human. In fact, this Buddhist prohibition by food rules specifically the sharing of the sacrificial meat offered to ancestors’ manes, this part that was to be roasted to reach ancestors.
However, today the funerary meal contains meat. From the study of the operating chains of preparation, distribution and consumption of meat, the author shows how a series of inversions, that humans’ death justifies, is found even in the techniques of preparation, distribution and consumption of the meat of the soup offered at the funerary meal – soup assuming a specific form.
From the observation of a particular case, the author retraces, on the basis of a culinary techniques’ study, changes in Mongolian funerary practices and beliefs that are connected. The prebuddhist shamanistic popular beliefs and the Buddhist beliefs concerning the soul and its post-mortem fate have not been completely eradicated, neither by three centuries of anti Shamanistic policy of the Buddhist clergy nor by a half-century of antireligious policy of the Communist Party. In funerary context, the Mongols eat a non-ordinary meat –fresh but technically fat skimmed and roasted– and seem to put up with, whereas they would be offended to receive and have to eat it on a daily basis. Isn’t there a way to nourish the soul of the dead with roasted meat such as the prebuddhist shamanistic practice recommended it at the thirteenth century through the animal sacrifice  ?

URL  http://tc.revues.org/4688
Commentaire  

En ligne