Les sources de savoirs. Le renouveau du bouddhisme et du chamanisme chez les Touvas de la Sibérie du Sud.

Type de publication  Thesis
Auteur(s)  Pimenova, K.
Type de mémoire  Thèse de doctorat
Date  

13 septembre 2012

Année  2012
Université  EHESS
Ville  Paris
Nombre de pages  669
Directeur  

D. Hervieu-Léger

Jury  

- Erwan Dianteill, professeur à la Sorbonne (Université Paris Descartes)
- Roberte Hamayon, directrice d'études émérite à l'École Pratique des Hautes Études
- Danièle Hervieu-Léger, directrice de recherche à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (directrice de thèse)
- Raphaël Liogier, professeur à l'IEP d'Aix-en-Provence (rapporteur)
- Kathy Rousselet, directrice de recherche à Sciences Po Paris (rapporteure)

Résumé  

Cette thèse propose une étude comparative du « renouveau » post-soviétique du chamanisme et du bouddhisme tibétain (école Guélougpa) chez les Touvas, un des peuples autochtones de la Sibérie du Sud (Russie). Ce phénomène a lieu après des décennies de poursuites antireligieuses (dès la fin des années 1920 jusqu’aux années 1980) ayant abouti à la destruction de la communauté bouddhique et à la marginalisation du chamanisme. Nous analysons le chamanisme et le bouddhisme post-soviétiques comme deux objets distincts mais interconnectés, qui font face, chacun de son côté, aux impératifs de la construction de l’autorité religieuse, ainsi qu’à la reconstruction et à la mise en usage de savoirs rituels perdus.
L’analyse se développe sur deux niveaux complémentaires : le premier centré sur une sociologie des organisations religieuses ; le deuxième sur une sociologie des identités et des pratiques rituelles.
Au niveau des organisations, la thèse montre les relations complexes d’entre-aide et d’instrumentalisation réciproque entre, d’un côté, les nouveaux acteurs du religieux (les chamanes et le clergé bouddhique) et, de l’autre, les milieux politiques locaux et les réseaux religieux et spirituels globalisés (bouddhiques et « néochamaniques »). Les années 1990-2000 sont marquées en Russie à la fois par la transnationalisation du religieux et par une politique de soutien étatique aux « confessions traditionnelles » que sont le bouddhisme et le chamanisme du point de vue des lois locales. Dans ce contexte propice, les organisations de chamanes et de bouddhistes se sont constituées comme d’importants acteurs collectifs et ont su tirer profit de leurs relations avec l’Etat et avec les partenaires étrangers.
Ces relations avec l’extérieur ont eu toutefois un impact très différent sur le chamanisme et sur le bouddhisme. Les relations avec l’Etat ont été particulièrement marquantes dans le cas du chamanisme touva qui s’est constitué depuis le début des années 1990 sous la forme d’un réseau d’organisations hiérarchisées reconnues par la loi. La variabilité des savoirs rituels et thérapeutiques et la dimension individualiste propre au chamanisme se sont adaptées à ce cadre organisé dont les règles « corporatistes » de fonctionnement ont été la conséquence à la fois des compromis avec l’Etat et de la hiérarchisation inédite du chamanisme. En ce qui concerne le bouddhisme, les contacts avec les partenaires bouddhiques transnationaux et la possibilité de « faire renaître » le bouddhisme touva par l’importation de compétences et de savoirs rituels, ont abouti, paradoxalement, à la déstabilisation de l’autorité religieuse locale et à l’éclatement de la communauté bouddhique touva dans son ensemble. Cette déstabilisation se produit sur fond d’interrogations sur la possibilité de « faire renaître » la tradition bouddhique locale versus la nécessité de se plier à l’autorité religieuse transnationale, en assumant la position de « pays disciple ».
Au deuxième niveau d’analyse, la thèse s’intéresse aux pratiques rituelles bouddhiques et chamaniques, ainsi qu’aux récits de vies de chamanes. Les unes comme les autres apparaissent comme les principaux moyens de construire les liens avec le passé, de revendiquer les identités religieuses et de mettre en usage les savoirs rituels présentés comme « traditionnels ». En ce qui concerne le chamanisme en particulier, les récits et les rituels se nourrissent des mémoires familiales et du folklore local, tout en mettant en évidence de nombreux emprunts du bouddhisme et les bricolages inspirés des thérapies new age.
Ensemble, ces deux niveaux d’analyse rendent compte des problèmes et des enjeux du renouveau religieux à Touva, pris entre la nécessité de pallier l’insuffisance des savoirs rituels, l’impératif idéologique d’affirmer la continuité avec le passé et le besoin de s’adapter au nouveau contexte politique et culturel de la Russie post-soviétique.