L'invention des morts en Mongolie contemporaine. Sépultures, fantômes, photographie

Auteur: 
Delaplace, Grégory
Position de thèse: 

Il est question dans cette thèse des relations que les Mongols entretiennent avec leurs morts au quotidien de leur vie sociale. Sous un titre – L’invention des morts en Mongolie contemporaine – inspiré de Michel de Certeau (L’invention du quotidien, UGE 10/18, 1980), ce travail rend compte d’une enquête de terrain menée pendant plus de deux ans auprès d’un groupe de pasteurs nomades dörvöd, ethnie mongole minoritaire de l’extrême Nord-ouest du pays (province de l’Uvs), et à la capitale Ulaanbaatar. Il s’organise en trois parties, chacune abordant le thème à partir d’un certain type de données. La première partie (chapitre 1-3), étudie les enjeux sociaux et politiques du placement des morts en se fondant sur une analyse de la topographie des sépultures. La seconde partie, à partir de l’étude des récits de rencontre avec des fantômes, se penche sur la manière dont les morts sont imaginés ; la troisième partie, enfin, à travers l’étude des usages qui entourent les portraits de parents défunts, propose d’examiner comment les morts sont présentés au sein de l’espace domestique, et la place qui leur est attribuée au sein du réseau de relations d’un foyer.

À l’origine de cette recherche, il y a une réforme. En 1955, le gouvernement communiste de la République Populaire de Mongolie décide de réformer les rites funéraires de la population en interdisant la pratique, courante jusqu’alors et encadrée par le clergé bouddhique, consistant à déposer les morts sur le sol, sans les enterrer, et à les laisser dévorer par les animaux. Dorénavant, les morts devront être inhumés dans des cimetières situés à proximité des espaces urbains, en pleine expansion à l’époque. Dans la plus grande partie du pays, cette mesure semble appliquée sans grande difficulté : dès les années cinquante, les morts sont enterrés dans des tombes et les cimetières se développent. Malgré le succès rapide de cette mesure dans l’ensemble du pays, les pasteurs nomades dörvöd refusent de l’appliquer, continuant secrètement à déposer leurs morts à même le sol. J’ai commencé mon travail de terrain auprès de l’un de ces groupes avec le projet d’interroger les raisons de ce refus. Pourquoi, alors que la plupart des Mongols avaient adopté l’inhumation sans trop de difficultés, eux l’avaient-ils refusée ? Les rapports antagonistes que les Dörvöd entretiennent avec l’ethnie majoritaire halh ne peuvent suffire à l’expliquer.
Rapidement, j’ai pu me rendre compte que l’objet de ce rejet avait moins été l’inhumation en tant que telle (il arrive que les Dörvöd installent des tombes au beau milieu de leurs montagnes), que les cimetières – c’est-à-dire le regroupement des sépultures dans des lieux spécifiques à proximité des espaces urbains. L’étude de la topographie funéraire de la région a permis de montrer que les Dörvöd, en refusant d’enterrer leurs morts dans des cimetières, n’ont pas seulement cherché à préserver un rituel, un mode de traitement des cadavres. Plus largement, en maintenant une certaine répartition des sépultures dans le paysage, ils semblent avoir voulu conserver pour leurs morts une certaine place, c’est-à-dire à la fois une localisation au sein de leur environnement et un rôle dans la reproduction de leur société.
J’ai donc décidé de poursuivre cette recherche en m’intéressant à tous les usages par lesquels les Mongols dörvöd maintiennent une relation avec leurs défunts et les font intervenir en diverses occasions de leur vie sociale. Les morts, en effet, sont parfois évoqués au cours des conversations quotidiennes, car certaines personnes disent les rencontrer sous la forme de fantômes ou de spectres anonymes. Ces rencontres font l’objet de récits, des histoires de fantômes parfois drôles, parfois effrayantes, qu’on raconte à l’occasion comme des anecdotes curieuses pour témoigner que « ces choses-là existent » (tijm l jum bajdag), ou au contraire que l’on ne sait trop qu’en penser. Au fur et à mesure de l’enquête s’est constitué un corpus d’histoires racontant des expériences vécues par le narrateur lui-même ou par une autre personne, dont le narrateur rapportait le récit.
Enfin, je me suis penché sur un troisième support de relations avec les morts en Mongolie : la photographie. En effet, il est d’usage aujourd’hui chez les Dörvöd de l’Uvs comme dans le reste du pays de fabriquer à la mort d’une personne son portrait funéraire à partir d’une photographie d’identité agrandie et retouchée. Je me suis également intéressé aux vitrines de photographies qu’on trouve au fond de toutes les habitations de Mongolie, où les portraits des parents défunts gardent une place au sein des photos de famille des membres de la maisonnée.

Il est devenu assez courant pour les historiens, en particulier pour les médiévistes, d’étudier la place donnée aux morts dans une société autrement que par le traitement réservé aux cadavres au moment des funérailles . Les anthropologues, de leur côté, ont eu tendance à suivre la voie ouverte par Robert Hertz (« Contribution à une étude sur la représentation collective de la mort » in R. Hertz Sociologie religieuse et folklore, Felix Alcan, Paris 1927[1909], pp.1-98) et à ne considérer la place des morts dans une société qu’à travers la sépulture qui leur est attribuée et le traitement rituel de leur dépouille au moment des funérailles .
Cette thèse propose d’envisager les relations aux morts dans une perspective différente. Si j’ai voulu ici parler « d’invention » des morts, reprenant le concept « d’invention du quotidien » proposé par Michel de Certeau (op. cit.), c’est pour mettre l’accent sur la manière particulière dont les morts sont imaginés par les Mongols dörvöd. D’une part les usages par lesquels ces derniers entretiennent une relation avec leurs défunts sont inscrits dans le cours de la vie quotidienne : les morts ne sont pas seulement évoqués et sollicités dans les circonstances exceptionnelles que célèbrent les rituels, ils le sont aussi dans l’exercice usuel de la vie sociale. L’ambition de ce travail est de placer au centre du propos ce qui est généralement considéré à la marge du rituel funéraire : son résultat (les sépultures), ses conséquences fâcheuses (les fantômes) et ses prolongements (la photographie). D’autre part, et c’est le deuxième argument en faveur de l’usage du concept « d’invention » proposé par Michel de Certeau, les relations avec les morts en Mongolie contemporaine font l’objet de pratiques qui contournent et détournent les structures de pouvoir imposées par l’État et le clergé bouddhique. Aussi cette thèse propose-t-elle d’étudier les sépultures, les fantômes et la photographie comme un ensemble hétérogène de procédés par lesquels les morts sont imaginés quotidiennement en tant que partenaires d’une relation qui subvertit l’organisation sociale mise en place par les pouvoirs séculiers et religieux.

La première partie, consacrée aux sépultures, débute à la capitale et se poursuit parmi les Dörvöd. Le 1er chapitre se penche sur les quatre arrêtés par lesquels le gouvernement de la République Populaire de Mongolie entreprend à partir de 1955 de réformer les rites funéraires de la population. L’analyse de détail de ces arrêtés montre que l’ambition de leurs auteurs est plus large que la simple volonté de remplacer une coutume « immonde » par une pratique « moderne ». En créant des « bureaux d’installation des morts » chargés d’enregistrer les décès, de répartir les morts dans les cimetières et de surveiller ces derniers, les auteurs de ces arrêtés semblent plutôt viser la mise en place d’une administration centralisée des morts, l’organisation d’une gestion rationnelle et hygiénique de la mort. Dans ces arrêtés, le cimetière se donne à voir comme une sorte de dispositif grâce auquel le gouvernement entend prendre en charge l’administration des morts à la place du clergé bouddhique, et asseoir ainsi l’intégration de la population à une structure étatique centralisée. Les sépultures semblent en fait considérées par le pouvoir communiste comme un élément crucial de la réforme politique et sociale de la société « féodale » : un outil de transition.
Le 2nd chapitre, justement, propose d’examiner l’aspect et la répartition des tombes dans les cimetières d’Ulaanbaatar afin de mettre en évidence la manière dont la réforme a été appliquée à la capitale, et quel type de lieu les citadins ont fait du cimetière à partir des mesures prises par le gouvernement. L’analyse de l’évolution de l’aspect des tombes, en particulier, montre que les sépultures, faites pendant longtemps des matériaux les plus typiques de la nouvelle société urbaine socialiste (béton et fer notamment) tendent depuis la fin des années 1990 à copier le modèle des sépultures rurales. Désormais composées uniquement de terre et de pierres, les tombes deviennent en effet le lieu d’expression d’une relation « respectueuse » à une « nature » constituée comme domaine séparé.
Le 3ème chapitre, transportant le lecteur dans le Nord-ouest du pays, chez les pasteurs nomades dörvöd de Harhiraa, commence par examiner les raisons de leur refus d’enterrer les morts. L’analyse de la topographie des sépultures permet en outre de mettre en évidence l’existence de lieux de concentration funéraire non officiels (salantaj gazar), situés au beau milieu des montagnes et tout à fait distincts des cimetières urbains. L’étude de la mémoire des sépultures, enfin, permet de s’interroger sur les usages possibles de ces dernières, à des fins de stratégies résidentielles notamment.
La seconde partie est consacrée aux fantômes. Elle débute, dans le 4ème chapitre, par un exposé de ce que disent les Dörvöd du sort de l’âme après la mort. La comparaison de ces discours et de certains aspects des rituels funéraires montre que le mort ne cesse que partiellement d’être évoqué par les vivants : la séparation de ceux-ci d’avec celui-là passe par une économie maîtrisée du silence. Il est des morts, pourtant, dont on continue de parler après leurs funérailles et qui, sans être vraiment des revenants – puisqu’ils ne sont pas même partis – troublent le quotidien de leurs parents vivants. Le chapitre finit en évoquant les moyens employés par les Dörvöd pour remédier à ces situations.
Le 5ème chapitre analyse les récits de rencontre avec des revenants, des spectres ou d’autres « choses invisibles » (üzegdehgüj jum). L’étude détaillée de ces récits permet de mettre en relief la manière dont ce genre de rencontre est racontée, et les procédés narratifs par lesquels la manifestation d’un fantôme est rendue. Tous ces récits décrivent en effet une sensation fragmentaire – son, odeur, apparition – perçue par le narrateur de manière intermittente (tintement, effluves, clignotement), douteuse, mais identifiée de manière certaine par une personne fiable sur laquelle le narrateur se repose pour témoigner de la véracité de son expérience. La comparaison de la manière dont sont racontés les récits d’expériences vécues et les récits rapportés permet ainsi de reposer à nouveaux frais la question de la croyance. Il apparaît en effet que les histoires les plus crédibles aux yeux des Dörvöd sont celles qui intègrent au récit l’expression du doute, les perceptions les plus manifestes étant considérées comme les plus suspectes.
Le 6ème chapitre poursuit l’analyse de ces récits en comparant les rôles des différents personnages qui y sont mis en scène et la place donnée aux morts au sein de la catégorie générale des « choses invisibles » (dont font notamment partie les « maîtres des lieux » pourvoyeurs de gibier). Il ressort de cette étude comparative une opposition tranchée entre deux types de personnages, crédités d’aptitudes contrastées dans les relations avec les morts et les invisibles : le spécialiste rituel d’une part, ou « homme habile » (mergen hün), et « celui qui voit des choses de ses yeux » (nüdeer jum üzdeg hün) d’autre part. En effet, alors que le premier est jugé capable d’agir rituellement sur les « choses invisibles » (en exorcisant les revenants par exemple) mais ne peut les voir, le second est connu pour les « voir » de manière continue mais ne possède sur eux aucun moyen d’action. Cette dispersion des possibilités de relations avec les invisibles entre des agents qui « peuvent » (čada-) et d’autres qui « voient » (üze-), semble tout à fait significative à l’heure où les derniers chamanes de l’Uvs ont disparu sans remplaçants.
La 3ème partie, enfin, est consacrée à la photographie. Le 7ème chapitre étudie les usages qui entourent les portraits de parents défunts dans les habitations dörvöd de l’Uvs. Il commence par un exposé détaillé de la place donnée aux morts dans les vitrines de photos de famille situées au fond des habitations. La comparaison des vitrines de différents foyers permet notamment de montrer que les défunts n’y sont pas montrés de la même manière selon la situation de la famille, la nature de ses activités économiques et l’intensité de sa vie sociale. Le chapitre finit par l’étude des portraits funéraires fabriqués à la mort d’une personne à partir d’une photographie d’identité. L’analyse du procédé de fabrication de ces portraits permet de conclure ce travail en montrant la manière dont la technique photographique a été exploitée par les Mongols pour présenter les défunts en tant que parents morts au sein de l’habitation, et pour fournir un support matériel aux relations qu’ils entendent maintenir avec eux.