Techniques iakoutes aux confins de la civilisation altaïque du cheval. Contribution à une anthropologie de l'action

Auteur: 
Ferret, Carole
Position de thèse: 

Contribution à une anthropologie de l'action

Qu'elle parte à la recherche des invariants ou qu'elle souligne les dissemblances entre les sociétés, l'anthropologie s'est choisi l'homme pour objet d'étude. En dépit de ce projet, la discipline s'est finalement très peu interrogée sur la nature de l'action humaine. Comment les hommes agissent-ils ? Voilà la question essentielle posée ici et sur laquelle les sciences humaines, me semble-t-il, se sont insuffisamment penchées. Elles se sont focalisées sur le pourquoi, en s'intéressant, pour les unes, et notamment la sociologie, à l'étude des causes des actions, pour les autres, à l'étude des raisons des actions, ou encore à l'analyse des intentions. Mais l'étude du comment, l'analyse des actions elles-mêmes, a été étrangement négligée. L'entremêlement des techniques et des représentations ne doit pas conduire ces dernières à envahir tout le champ anthropologique. L'examen des pratiques est à même de nous révéler non seulement le fond des pensées mais aussi la forme des actions. Les rouages de leur fonctionnement concret sont riches d'enseignements insoupçonnés. Ainsi, cette thèse se présente comme une contribution à une anthropologie de l'action, dont la grande ambition est de forger un outil d'analyse des actions humaines.

En effet, il n'est pas absurde de supposer les sociétés pourraient se distinguer les unes des autres par la prédominance de certains types d'action, types qui divergeraient sur les moyens et non sur les fins. J'ai donc relevé ce pari et j'ai tenté d'élaborer une grille d'analyse des actions humaines, une grille à douze dimensions, encore perfectible et qui reste d'emploi délicat, mais largement valable quels que soient le thème, l'époque ou l'aire géographique abordés. J'ai ainsi ébauché une systématisation des modes d'agir en m'attachant à décrire la forme des actions et non leur contenu.
Pour analyser ces manières d'agir, je suis partie de l'opposition, faite par A.-G. Haudricourt, entre action directe positive et action indirecte négative, deux archétypes illustrés exemplairement par l'élevage du mouton dans la région méditerranéenne et la culture de l'igname en Nouvelle-Calédonie. Une réflexion théorique sur l'action ainsi qu'une confrontation aux pratiques observées sur le terrain m'a amenée à réviser cette typologie, à l'affiner et à l'enrichir afin d'optimiser son application. J'ai donc façonné mon outil en même temps que je l'utilisais pour décrire la réalité que j'avais observée.
Il m'est vite apparu, en particulier, que, parmi les actions, il fallait faire la distinction entre opérations et manipulations. L'action technique appliquée à un être vivant, le cheval en l'occurrence, ne s'exprime pas seulement en termes de "faire" (comme une opération), mais aussi, bien souvent, en termes de "faire faire" (comme une manipulation), car le patient peut également être un agent. Cette notion de manipulation m'a amenée à isoler l'objectif, plus impérieusement encore que ne l'y incite la notion d'intentionnalité — qui, elle, mène à différencier l'objectif visé et l'objectif atteint. En effet, dans l'expression "faire faire", le premier verbe correspond à l'action du sujet et le second à la réalisation de l'objectif. L'objectif, même le plus immédiat, que l'homme recherche se dissocie alors de son action, comme de l'objet sur lequel il l'exerce. C'est pourquoi, au couple "sujet-objet" (autrement nommé "agent-patient"), j'ai dû substituer la triade "sujet-objet-objectif", afin de pouvoir analyser correctement les actions que j'avais observées. Le cas du dressage manifeste clairement cette insuffisance du couple "sujet-objet", car l'animal dressé est, sauf exception, un moyen et non une fin.
L'idée d'une correspondance entre traitement de la nature et traitement d'autrui est tout aussi séduisante que pernicieuse, perdant sa force de conviction dans la généralité. Sa généralisation abusive risque de tourner à la caricature, en opposant frontalement l'Orient à l'Occident, les peuples pasteurs aux peuples jardiniers. C'est pourquoi j'ai préféré restreindre son champ d'application, en limitant la comparaison à quelques sociétés culturellement proches, des sociétés qui ont toutes appartenu à l'empire russe et soviétique et qui partagent une même activité : le pastoralisme. Enfin, j'ai préféré confiner mon étude à un objet bien particulier, l'élevage du cheval, guidée dans ce choix par ma pratique de l'équitation.

Aux confins de la civilisation altaïque du cheval

L'Asie intérieure peut à juste titre être qualifiée de "centre du monde du cheval". Elle n'a pourtant, jusqu'alors, fait l'objet d'aucune étude approfondie concernant les usages de cet animal. Le cheval est unanimement reconnu comme l'attribut indispensable du guerrier nomade des empires des steppes, puis comme un instrument fondamental dans la vie quotidienne de leurs descendants ; personne ne conteste le rôle primordial joué par les peuples turco-mongols dans l'histoire de l'équitation, mais aucun auteur n'a décrit minutieusement les pratiques équestres ayant cours dans cette aire culturelle. Cette lacune trouve plusieurs explications. C'est d'abord, de manière générale, l'oralité de la transmission du savoir-faire équestre, dont l'apprentissage passe essentiellement par l'expérience sensorielle, oralité à laquelle s'est longtemps ajoutée, dans ces sociétés, l'absence d'écriture. C'est ensuite la discrétion des techniques équestres, qui sont pour la plupart des techniques du corps, peu visibles, qui échappent à l'observation et sont souvent rebelles à la description. Enfin, dernier obstacle qui concerne ces sociétés-ci en particulier, c'est la grande banalité d'un animal polyvalent, si omniprésent qu'on ne le voit plus.

Je me suis donc attachée à décrire l'élevage du cheval chez les pasteurs turco-mongols de Sibérie et d'Asie centrale, suivant une approche comparative. Mes sources d'information sont issues du terrain, mené durant plus de trois années chez les Iakoutes, les Bouriates, les Touvas, les Khakasses, les Kirguizes, les Kazakhs et les Turkmènes ; des documents écrits, principalement en langue russe et souvent de première main, datant pour la plupart des XIXe et XXe siècles, complétés par la consultation des archives d'Etat. Pour dresser la comparaison, j'ai préféré approfondir l'étude d'un cas particulier, en établissant des parallèles ponctuels avec d'autres modèles proches. En outre, j'ai pris le parti de centrer mon étude sur un cas extrême, au lieu d'un cas moyen, médian ou modal. Autrement dit, j'ai choisi de décrire la civilisation altaïque du cheval en partant non de son centre, mais de sa périphérie.
Les Iakoutes, en effet, sont situés à l'extrémité nord-est de l'extension du monde turc et représentent ce qu'on pourrait appeler un cas limite de la culture turcique. Leur isolement précisément, a pu favoriser l'accentuation de certains traits saillants de leur culture, facilitant la tâche du chercheur en quête de caractères idéal-typiques.
Si les Iakoutes sont tellement intéressants, c'est aussi pour une deuxième raison. Ayant migré depuis la Sibérie méridionale vers le Nord, ils ont réussi à adapter dans un nouveau milieu — celui de la taïga septentrionale — un système technique soi-disant déterminé par l'environnement des steppes. Ils offrent ainsi un démenti flagrant aux thèses du déterminisme écologique, qui prétendent expliquer l'ensemble des activités humaines par la pression du milieu naturel. La République Sakha (de Iakoutie) couvre un immense territoire très peu peuplé, de plus de 3 millions de km2. C'est le pays le plus froid de l'hémisphère nord. Transposés dans la taïga et la toundra, les Iakoutes, peuple de pasteurs, se sont mêlés à des peuples de chasseurs, evenk, evène, dolgane et ioukaguir, tout en conservant le primat de l'élevage, centré sur trois espèces, les bovins, les chevaux et les rennes. En dépit de températures hivernales extrêmement basses, qui atteignent fréquemment les - 60°, les chevaux y paissent en liberté l'année durant.

Après quelque temps passé sur le terrain, à voir les Iakoutes vivre avec leurs chevaux et à les entendre en parler, je fus vite frappée par un grand déséquilibre entre ce que l'homme donne au cheval et ce que le cheval donne à l'homme, à savoir entre l'input et l'output. Le cheval fournit énormément (en produits corporels et en force de travail) pour un minimum de soins (selon les dires des Iakoutes : pas de nourriture, pas d'écurie, le cheval iakoute vit loin des hommes, se débrouille tout seul et n'est parfois guère éloigné de l'état sauvage). Cet élevage serait donc particulièrement rentable, avec un input minimum pour un output maximum. Mais, à l'inverse, il arrive que des particuliers nourrissent leur cheval sans en tirer apparemment aucun profit. Des juments qui vivent en liberté, ne sont pas dressées, viennent de temps à autre réclamer un peu de fourrage, mais ne donnent pas toujours naissance aux poulains attendus.
Pour mieux analyser ce problème du rapport entre input et output, j'ai choisi de diviser l'étude du cheval iakoute en décrivant, d'une part, toutes les actions que l'homme effectue sur le cheval et, d'autre part, toutes les utilisations qu'il en tire, soit d'abord la production de l'animal, puis sa consommation. Et avant d'entrer dans le détail de toutes les actions que chaque éleveur exerce individuellement sur l'animal, j'ai présenté, dans une première partie, une vue d'ensemble de son élevage, en examinant l'évolution et la répartition du cheptel et en racontant ce que j'ai appelé l'invention du cheval iakoute.
J'y ai montré que la relative stabilité du cheptel équin, en valeur absolue, sur le long terme, masquait un bouleversement fondamental de l'usage du cheval, révélé par la composition du cheptel : une chute sévère du nombre des hongres et une augmentation des poulinières. Au cours du XXe siècle, cet animal polyvalent, aux usages multiples, largement utilisé pour sa force de travail, est devenu principalement une source de produits, en un mot une bête à viande. Les utilisations de l'animal mort l'emportent désormais sur les utilisations de l'animal vivant. Cette restriction de l'usage s'est accompagnée, paradoxalement, d'une promotion de l'image du cheval, érigé en emblème de la République Sakha (de Iakoutie). Ce mouvement a conduit à la création officielle de la race en 1987. La question de l'origine du cheval iakoute a donné lieu à un âpre débat scientifique qui manifeste clairement une intention politique de valorisation de l'animal, une volonté de prouver son ancienneté, son originalité ou, au contraire, son universalité.
Après cet examen macroscopique et diachronique de l'élevage du cheval iakoute, je suis entrée dans son analyse microscopique et synchronique.

Techniques iakoutes équines, équestres, hippiques et chevalines

Les techniques de production présentées dans la deuxième partie correspondent à l'ensemble des actions par lesquelles l'homme transforme l'animal et se l'approprie, afin de le rendre apte à l'usage. Ces actions s'exercent dans quelques grands domaines : reproduction, nourrissage et soins, contrôle, dressage, prélèvement.
Globalement, les Iakoutes interviennent fort peu dans la reproduction. Cette passivité générale conserve à l'animal son entière participation tout au long du cycle reproductif, de la conception à la naissance. Elle est contrebalancée par quelques actions fortes. C'est d'abord une sélection drastique au sevrage, avec l'abattage de la majorité des mâles permettant un contrôle serré de la taille du cheptel et de sa composition sexuelle. C'est ensuite la castration de tous les mâles survivants qui ne sont pas destinés à servir comme étalons, opération qui révèle une claire disjonction des genres selon les fonctions : les uns, châtrés, travaillent ; les autres, sexués, mâles ou femelles, se reproduisent.
Le nourrissage et les soins sont également marqués par une faible intervention de l'homme : il n'y pas d'écurie, une alimentation essentiellement basée sur le pacage, pratiquement pas d'abreuvement, pas de ferrage, un pansage qui relève plutôt du dégivrage, des soins vétérinaires quasi-inexistants.
Le domaine du contrôle embrasse les techniques d'identification et les techniques de surveillance. Les dénominations des chevaux selon l'âge et le sexe, ainsi que les noms de robes, tels que je les ai recensés, forment une terminologie très riche et relativement unifiée parmi les langues turques. Pour identifier leurs chevaux, les Iakoutes mettent en œuvre tout un ensemble de procédés, tantôt lacunaires et tantôt redondants, qui obéissent à des logiques différentes : la reconnaissance par la robe ou les caractéristiques individuelles, le marquage, la nomination, enfin l'enregistrement. Selon les époques, tel ou tel moyen est privilégié et ce choix révèle l'évolution de la relation à l'animal.
Pour la surveillance, les Iakoutes se distinguent du modèle centrasiatique par deux caractéristiques : la discontinuité du gardiennage et la présence de clôtures. Celles-ci, pour la plupart, ne parquent pas les animaux, mais leur interdisent l'accès à des lieux interdits. C'est pourquoi j'ai proposé de les appeler des exclos. Espace naturellement plus fermé et moins homogène que la steppe, la taïga est encore bornée par ces obstacles artificiels, construits grâce à ses ressources en bois.
Le dressage regroupe l'ensemble des actions de transformation du cheval qui permettent son utilisation comme source d'énergie. Elles vont de la capture jusqu'à l'entraînement, en passant par le débourrage, moment où l'on habitue l'animal au harnais et à la charge. Pour la qualification des méthodes de dressage, j'ai cherché à dépasser l'opposition courante entre méthode douce et méthode brutale, en la remplaçant par un autre clivage, exempt de jugement de valeur, opposant soudaineté et progressivité. En français, la notion de brutalité est ambiguë, mêlant l'usage de la violence et la discontinuité temporelle, deux aspects qui ne sont pas nécessairement liés. Les Iakoutes dressent leurs chevaux en quelques jours, de la manière la plus discontinue qui soit, mais ils utilisent peu d'outils coercitifs (pas de fouet ni d'éperons, l'embouchure est un simple mors brisé).
J'ai tenté de décrypter le fonctionnement des "aides", à savoir les actions effectuées par le cavalier pour diriger sa monture (les actions de la main, des jambes, de l'assiette et de la voix commandant au cheval d'accélérer, de ralentir ou de tourner), en cherchant à savoir si elles agissaient comme des forces ou comme des signes. Si le cheval accélère quand le cavalier se penche en avant et se soulève sur ses étriers, est-ce parce que cette modification de la position induit un changement d'équilibre favorisant l'accélération, ou parce qu'à force d'être associée à d'autres aides impulsives, telles que des pressions de mollets ou des huchements stimulatifs, elle est devenue un signe indiquant l'accélération et qui finit par la provoquer, même isolée, sans aucune autre indication ? La relative stabilité des aides chez tous les cavaliers, orientaux comme occidentaux, amène à tempérer leur soi-disant arbitraire. Comme les onomatopées dans le langage, les aides sont à la fois conventionnelles et motivées.
La production s'achève avec le prélèvement des produits chevalins. Dans la zone étudiée, la traite se distingue par une participation systématique du poulain, dont la présence incite la jument à ne pas retenir son lait. Elle est donc conçue comme une manipulation et non comme une simple opération de collecte.
La taille des crins est à la fois une opération directe, permettant la récolte d'une matière première, le crin, et une opération indirecte, utilisée comme un moyen de reconnaissance à distance, car la coupe varie selon le sexe et l'âge de l'animal. Les détails du toilettage diffèrent selon les ethnies, mais ils partagent, par leur ordonnance, une même fonction d'aide à l'identification.
Le choix de la méthode d'abattage est une question éminemment religieuse, liée aux représentations de la vie et de la mort et centrée autour de la question de l'écoulement du sang. Un clivage majeur sépare, d'un côté, les sibériens chamanistes ou bouddhistes, qui évitent l'effusion de sang et tuent souvent par arrachage de l'aorte, et, de l'autre côté, les centrasiatiques musulmans, qui tuent par égorgement. J'ai dressé un tableau des procédés d'abattage du bétail, qui varient à la fois selon les religions et les ethnies, mais aussi selon les espèces et la destination de l'animal, profane ou sacrificielle.

Les techniques de consommation, présentées dans la troisième partie, correspondent à l'ensemble des utilisations que l'homme tire de l'animal, lorsqu'il exploite les produits corporels, l'énergie et les signes que ce dernier lui fournit.
Aujourd'hui, le cheval iakoute est avant tout un animal de boucherie. Chez plusieurs peuples turcophones, le cheval est la viande la plus prestigieuse qui puisse être offerte à un hôte. En Iakoutie, le contact le plus étroit entre l'homme et le cheval a lieu... dans l'assiette. Les Iakoutes aiment tant les chevaux qu'ils savourent le cheval sans aucune réserve. Les abats sont aussi largement consommés, ainsi que la graisse et le sang. De manière générale, presque toutes les parties du corps de l'animal trouvent à s'employer : la peau, la fourrure — le cheval iakoute est un animal à fourrure — les crins, les os, les tendons, et ils servent à fabriquer un éventail impressionnant d'objets (vêtements, chaussures, jouets, instruments de chasse et de pêche, pièces de harnais, vaisselle, tapis, couvertures, sacs, fils, cordes, attendrisseurs de peaux, soufflets, etc.). Le lait est bu fermenté, sous forme de kumys. Courante en Asie centrale, sa consommation se restreint, en Iakoutie, au moment du solstice d'été, lors de la fête nationale de l'yhyah, conçue comme la fête des libations de kumys.
L'énergie du cheval est exploitée par le foulage, le trait, sous la selle et le bât. En Asie intérieure, le cheval est surtout un animal de portage. Après une longue éclipse, le trait, qui existait dans l'Antiquité, a néanmoins repris de l'importance au XIXe siècle, tandis que la motorisation a fait décliner le bât. J'ai détaillé les différents usages de l'équitation, la position du cavalier, les allures de la monture, les variations du harnais de selle et de trait, l'utilisation du cheval à la guerre, à la chasse, dans les jeux. Premier moyen de transport, le cheval voit son rôle perdurer dans l'orientation et l'étalonnage de l'espace.
Lorsqu'il utilise des produits chevalins ou de l'énergie équestre, l'homme consomme en même temps des signes équins. Les deux faces du réel, l'idéelle et la matérielle, sont indissociables. Se voir distribuer tel morceau de viande ou chevaucher un ambleur, par exemple, sont des indices clairs de statut social. D'autres formes de consommation n'engagent, elles, que des signes. Ainsi le cheval joue le rôle d'indice, lorsqu'il est un indicateur de richesse. Chez les peuples pasteurs, la prospérité de chacun se mesure au bétail possédé et, entre toutes les espèces, le cheval occupe ici le premier rang. C'est lui qui connaît habituellement la répartition la plus inégalitaire entre riches et pauvres. Sacrifié ou consacré, le cheval peut aussi être un signal, envoyé à l'attention des esprits. Enfin, il est une icône, quand sa représentation est utilisée comme motif dans l'art, l'artisanat ou la littérature.

La troisième partie s'achève sur un tableau bipolaire et contrasté des deux principales espèces élevées par les Iakoutes dans les régions que j'ai étudiées. D'un côté, la vache, un bétail familier, avec lequel on cohabite, qui donne beaucoup et qui donne aussi beaucoup de mal, puisqu'il est gardé à l'étable et nourri durant tout l'hiver ; de l'autre côté, le cheval, un bétail lointain, libre et indépendant, qui donne également beaucoup, mais auquel on ne donne presque rien. Le cheval et la vache sont bien élevés de manière dissemblable, mais sont surtout pensés comme deux figures antithétiques. La dichotomie entre ces deux espèces a tendance à être exacerbée, donnant l'illusion, pour le cheval, d'un éleveur inactif et d'un bétail sauvage. Cette prétendue sauvagerie, dont se flattent les Iakoutes, est principalement due à une politique d'économie de moyens. Les chevaux iakoutes sont pourtant bien domestiqués. En dépit des apparences et des discours, l'homme intervient dans l'élevage. Il décide de la formation des troupeaux, oriente leurs mouvements, leur fournit un complément alimentaire minime, temporaire mais vital, dont l'absence compromettrait probablement la survie de l'espèce. Ils dressent et castrent des chevaux de travail quand ils en ont besoin, abattent les animaux surnuméraires ou défaillants.
La proximité symbolique et la distance physique de l'équidé font partie d'un jeu où le cheval et la vache forment un couple aux rôles inversés. En un mot, la vache est plus domestique que le cheval, dans divers sens du terme : domestique, donc attachée à la maison ; domestique, donc appropriée ; domestique, donc apprivoisée ; domestique, donc utile ; domestique, donc inférieure. Proche de l'homme, elle est trop asservie à lui et trop dépendante de lui pour le représenter. C'est pourquoi, en dépit de son éloignement, c'est la figure de l'équidé qui porte l'identité nationale.

Modes d'action privilégiés

Sans exposer ici l'ensemble des résultats obtenus, je reviendrai sur l'analyse de quelques actions particulièrement représentatives.
La typologie que j'ai construite distingue les actions actives, les actions passives et les actions interventionnistes. Dans ce dernier cas, le sujet déploie une grande activité, ayant pour dessein une transformation radicale de l'objet. L'abattage précoce au premier automne, qui constitue la grande originalité de l'élevage iakoute, peut être qualifié d'interventionniste parce qu'il conduit à l'élimination de la moitié des poulains.
L'action passive, au contraire, est une action de laisser-faire. C'est pour moi une action à part entière, même si le sujet "ne fait rien" à proprement parler. Il ne fait rien, mais il compte sur l'intervention d'un autre élément agissant, qui peut être un facteur exogène comme le temps, l'érosion (je parlerai alors d'action exogène) ou bien l'objet lui-même (je parlerai dans ce cas d'action participative).
La passivité s'illustre exemplairement dans la pratique de l'attache, qui représente, en Asie intérieure, la clé du dressage et de l'entraînement. L'attache est une action d'empêchement, qui interdit au cheval de bouger, de manger et de boire, une inaction qui permet la mainmise de l'homme sur l'animal. C'est en faisant attendre le cheval qu'on le mate, en l'immobilisant qu'on l'entraîne.
D'autres actions exogènes interviennent dans le déroulement du débourrage, notamment par le choix de la saison. Les Iakoutes dressent leurs chevaux au sortir de l'hiver, au moment où les organismes sont affaiblis par les privations, et ils exploitent l'épaisseur de neige pour freiner les bonds de l'animal. Des actions exogènes s'observent aussi dans la conduite des troupeaux. La surveillance est très lâche. Les éleveurs comptent, par exemple, sur l'intervention de ceux qu'ils appellent d'un nom éloquent "les petits bergers" (les moustiques), pour amener les chevaux vers les fumigènes afin d'échapper à leurs piqûres. Ils attendent également de l'étalon qu'il protège le troupeau des prédateurs, par une action participative.
A propos de la conduite du cheval de selle ou de trait, il faut souligner que toutes les actions du cavalier sont, à des degrés divers, participatives. Aucune aide, la plus coercitive soit elle, ne suffirait à faire exécuter au cheval le mouvement qu'elle indique sans sa participation. Cette remarque vaut partout, mais plus encore dans l'aire altaïque, où l'idée de vouloir exercer un contrôle absolu des mouvements en privant la monture de toute initiative paraîtrait totalement incongrue. Au contraire, les cavaliers altaïques encouragent la participation du cheval, notamment lors de la capture à la perche-lasso, où la monture poursuit d'elle-même sa proie. L'équitation iakoute se distingue par son absence d'autoritarisme. Cela n'exclut d'ailleurs pas la brutalité. Mais la soumission n'est jamais recherchée pour elle-même.

Ma classification distingue les actions directes et les actions indirectes, selon qu'elles conduisent directement à l'objectif poursuivi ou seulement vers un élément le favorisant. L'action directe est entièrement tendue vers son objectif. A l'inverse, l'action indirecte est une action oblique, qui atteint son objectif par une voie détournée. Cela n'implique cependant pas que l'action indirecte soit moins efficace que l'action directe. La polarité est une autre qualité qui va souvent de pair avec la directivité, mais qui ne la recoupe cependant pas. L'action positive conduit à l'objectif visé ; l'action négative se contente d'empêcher la réalisation d'objectifs alternatifs.
Le contrôle de la mobilité des chevaux fournit un vaste échantillon d'actions de types divers. Les actions directes, qui règlent l'emplacement des chevaux (telles la mise en enclos, la pose d'entraves et l'attache), sont rares par rapport aux actions indirectes, qui ne font que l'indiquer (telles la recherche des troupeaux). Les actions positives fixent les chevaux à un endroit donné (par l'affouragement, la mise en enclos, l'attache), tandis que les actions négatives empêchent leur fuite. Plus que des gardiens de troupeaux, les éleveurs iakoutes sont des chercheurs de chevaux. L'isolement et la quête fondent la spécificité de leur travail. La recherche se distingue du gardiennage par sa discontinuité, mais aussi par son caractère indirect et négatif. L'homme n'y circonscrit pas l'emplacement des bêtes, il suit leurs mouvements sans les diriger impérieusement.
Un cas particulier d'action indirecte est représenté par l'action contraire, qui part à l'encontre de l'objectif visé. L'action contraire, assez déroutante, mais plus fréquente qu'on ne l'imagine, n'est pas une action ratée ni une action irrationnelle, mais elle conduit a priori à un résultat inverse au but poursuivi. Elle peut être due à la concurrence de deux objectifs contradictoires. Par exemple, les Iakoutes abattent les chevaux les plus gras pour les manger parce qu'ils aiment la viande grasse, mais, ce faisant, ils les éliminent du circuit reproductif et favorisent donc la reproduction des animaux plus maigres, allant ainsi à l'encontre de leur objectif sélectif. C'est là un premier type d'actions contraires et rationnelles qui se conçoit aisément et s'observe partout. Les hommes agissent constamment en tentant de trouver d'heureux compromis entre plusieurs objectifs contradictoires.
Il existe aussi des actions contraires et rationnelles sans contradiction des objectifs, lorsque le sujet use d'une manipulation psychologique consistant à exploiter l'esprit de contradiction de l'objet acteur ou, plus exactement, à tirer parti de ce que les psychologues appellent sa "réactance". C'est le cas du cavalier qui tend les rênes non pour que son cheval cède et ralentisse, mais pour qu'à l'inverse, il appuie sur son mors et accélère.
D'autres actions contraires atteignent leur fin par réitération ou par continuité. Un cavalier peut ainsi multiplier les tournants pour apprendre à son cheval à marcher droit ou encore exciter sciemment sa monture pour la dompter — donc, à terme, la rendre plus calme. Le débourrage iakoute, qui vise à l'accoutumance plus qu'à l'obéissance, est marqué par une succession d'actions contraires, qui provoquent les défenses à combattre afin d'éviter d'avoir à les affronter ultérieurement.

Mais la grande caractéristique du débourrage iakoute, c'est sa discontinuité. J'ai distingué les actions continues des actions discontinues, selon qu'elles s'exercent de manière constante, régulière ou qu'il s'agit d'une action unique, épisodique, définitive. L'élevage iakoute du cheval est placé sous le signe de la discontinuité. Les actions continues visant à protéger et à entretenir le cheptel, actions qui, ailleurs, forment le quotidien du métier d'éleveur, ont ici tendance à s'effacer.
Cette discontinuité s'exprime souvent dans une série contrastée, composée de quelques actions initiales, parfois interventionnistes, directes, positives, internes, lourdes et transformatrices, mais toujours ponctuelles, cédant ensuite le pas au laisser-faire. Ainsi en va-t-il de la surveillance des bêtes : après avoir formé des troupeaux stables et les avoir habitués à la fréquentation de certaines pâtures, les éleveurs sont quasiment assurés que les chevaux se garderont d'eux-mêmes et suivront de leur propre initiative un itinéraire optimisant l'emploi des ressources naturelles.
L'art de l'éleveur iakoute consiste à aménager certaines conditions afin que, par la suite, les chevaux puissent s'élever tout seuls. En ce sens, son intervention est parfois externe. Mais l'externalité de ses actions est moins liée à une modification du milieu, somme toute assez limitée, qu'à la rareté du contact corporel avec l'animal. Les éleveurs évitent soigneusement toutes les actions dites lourdes, qui requièrent une grande quantité de travail. Dans le domaine du prélèvement, l'abattage, événement discontinu, est logiquement favorisé par rapport à la traite, tâche lourde et éminemment continue (les juments doivent être traites six à huit fois par jour), et cette faveur oriente la nature des produits consommés, en dépit du rôle rituel du kumys.
Dans le régime alimentaire comme dans les phases d'entraînement, l'équilibre n'est pas atteint par une tempérance constante mais par l'alternance de contraires. En Occident, on s'efforce de proportionner la nourriture et l'exercice afin d'équilibrer quotidiennement le bilan énergétique : plus un cheval travaille, plus il est nourri et, s'il reste au box, sa ration est diminuée. Chez les peuples altaïques, cet équilibre se fait sur un laps de temps plus long : non plus quotidiennement mais annuellement, ce qui conduit au résultat inverse. L'année se divise en périodes d'engraissement, où le cheval fait peu d'exercice et mange beaucoup, et en périodes d'amaigrissement, où le cheval, tout en travaillant davantage, est moins nourri. Les conditions naturelles déterminent des saisons très contrastées, avec de grandes variations des ressources nutritives pour le bétail. Les hommes ne cherchent guère à atténuer cette alternance et l'accentuent au contraire en l'érigeant en méthode d'entraînement. Le cheval apte au travail, le cheval prêt à courir n'est pas simplement un cheval "en état" ; c'est, plus précisément, un cheval successivement engraissé par l'embouche puis amaigri par l'attache. D'où la grande discontinuité du traitement.

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Toutes les techniques du cheval sont ainsi analysées à l'aide de cette même grille et révèlent, chez les Iakoutes, le faible interventionnisme des actions d'élevage, leur fréquente externalité, une propension pour les actions passives, participatives ou exogènes, l'évitement des actions lourdes, un penchant pour l'a posteriori, commun à tous les peuples cavaliers, enfin le règne absolu de la discontinuité.
Il va de soi que chaque société a recours à tout un éventail de types d'action. Ses prédilections et ses aversions pour tel ou tel mode d'agir ne peuvent être que relatives. La qualification des actions n'est pas une tâche aisée et elle requiert, en tout état de cause, un examen minutieux des pratiques. Les multiples formes d'action que cette classification permet de dégager n'ont pas vocation à fournir une typologie toute faite des sociétés où elles s'exercent. Mais je crois réellement en l'efficacité d'un tel outil, qui par sa manière d'éclairer la réalité, permet de donner sens et cohérence à un ensemble de détails techniques.
J'espère à présent être en mesure de poursuivre cette recherche, en appliquant cette grille d'analyse à d'autres objets, dans la même aire culturelle. Apprendre à connaître une société en disséquant les rouages des actions qui y ont cours, c'est là mon ambition. Ça l'a été durant ce travail et ce le sera, je l'espère, à l'avenir.