Le partage des prémices et du fond de la marmite. Essai d’anthropologie des pratiques alimentaires chez les Mongols Halh

Auteur: 
Ruhlmann Sandrine
Position de thèse: 

Ce travail de thèse met en évidence le rôle structurant des pratiques alimentaires dans la vie sociale des Mongols Xalx à partir d’actions observées au sein de deux groupes familiaux bouddhistes qu’un mariage doit lier dans un futur proche, et plus spécifiquement de deux yourtes, celle des parents du lutteur sédentarisés dans la capitale provinciale Öndörxaan du Xentij, et celle de la future belle-mère du lutteur nomadisant dans la préfecture de Mörön dans le sud de la province du Xentij. Les pratiques observées sont toujours replacées dans le contexte historique de la Mongolie et des retours sur le passé remontant au XIIIe siècle sont parfois effectués pour permettre de comprendre certaines actions du début du XXIe siècle. L’article de Roberte Hamayon sur les parts de viande distinctive et les morceaux de viande égalitaires est à l’origine de mon intérêt pour l’alimentation et de mon questionnement sur l’écart entre la pratique (préparation, consommation) et le discours. Si l’aliment qui nourrit et qui est valorisé socialement est (reste) la viande, rattachée ou non à l’os, comment comprendre que les aliments consommés en plus grande quantité sont des pâtes alimentaires, un emprunt plus ou moins récent à la cuisine chinoise ou russe ?

La première partie est consacrée aux pratiques alimentaires « ordinaires ». L’étude du modèle du repas, saisi dans sa forme la plus simple en situation ordinaire quotidienne thé-soupe (de viande)-thé, l’étude de la catégorisation des aliments, des pratiques de préparation (dont le bouilli essentiel) et de consommation des repas, permet de comprendre l’ensemble des pratiques alimentaires mongoles qui régissent la réalité sociale des foyers domestiques en toutes circonstances. L’alimentation relève en Mongolie de la consommation mais aussi de l’utilisation ritualisée ou rituelle d’aliments. Je fais présentement une distinction entre les aliments cuits offerts et réellement consommés par les humains vivants et les aliments cuits ou crus offerts et symboliquement consommés par des humains morts (mânes des ancêtres, âmes des morts réincarnées, âmes de morts errantes) et des non-humains (divinités bouddhistes, esprits-maîtres de la nature, mauvais esprits), les offrandes d’aliments cuits étant parfois ensuite ingérées par les humains vivants. Je distingue également les aliments offerts-consommés des aliments utilisés à des fins rituelles non-nourricières pour notamment réaliser des rites de purification et-ou d’inversion de l’ordinaire exigées par le rituel même. Cette distinction permet de saisir le sens des pratiques alimentaires de différentes situations sociales et de comprendre la réalité selon un découpage théorique ordinaire/extra-ordinaire le plus fidèle à la réalité mongole. L’analyse de ce paradigme alimentaire structurant permet d’affirmer qu’en Mongolie, consommer des nourritures, en somme manger des nourritures qui « nourrissent », c’est partager des nourritures, pas n’importe quelles nourritures mais des nourritures particulières qui répondent à des besoins biologiques, sociaux, culturels et religieux. C’est à ce niveau que se situe la particularité de la Mongolie, puisque ces nourritures “spéciales“ sont « bonnes à partager » et plus précisément à diviser et à multiplier. La notion mongole du partage alimentaire est dès lors le fil rouge du travail de recherches : partager signifie diviser les nourritures, les fragmenter, les morceler - concrètement, dépecer, couper, découper - pour les distribuer et les consommer au sein du groupe domestique et pour les offrir à des petits groupes de visiteurs (pratique quotidienne de l’hospitalité). Dans certaines occasions d’exception, au sens “profane“, partager revient aussi à multiplier les nourritures en quantité et en diversité pour les offrir simultanément à tous les visiteurs de connaissance, constituant un réseau de visiteurs ou « stock de visiteurs ». Il existe un partage alimentaire ordinaire qui se pratique au quotidien quotidien, hospitalité, fête périodique et un partage alimentaire extra-ordinaire qui s’effectue lors de la célébration d’une naissance fête ou d’une mort revers de fête. Partant d’un cadrage théorique des pratiques selon un axe ordinaire/extra-ordinaire, l’ensemble des pratiques alimentaires est saisi de l’intérieur. Cependant le partage se spécialise pour chacune des situations sociales sur un continuum, telle une progression crescendo du nombre de visiteur et de la nature même du partage (division, multiplication) et des nourritures (multiplication, diversification) qui le composent. Ainsi le partage restreint et fermé sur le groupe domestique (quotidien) s’ouvre sur l’extérieur : il s’élargit (hospitalité), il devient généralisé (fête périodique), et il est nécessairement généralisé (fête, revers de fête).

La deuxième partie est consacrée aux pratiques alimentaires des fêtes périodiques. Le Mois blanc, nouvel an lunaire, se fête en trois jours : le jour de grand ménage, le jour de fermeture de l’ancienne année et le jour d’ouverture de la nouvelle année. Des nourritures « fermées » et « noires », plats carnés exclusivement, sont partagées le soir du réveillon entre les membres internes du campement de yourtes : le plat de viande festif ou mouton entier fermé par la queue grasse et les « nourritures enveloppées » que sont les petits ravioli-bouillis et les gros raioli-vapeur garnis de viande (contenu). Le lendemain, pour ouvrir bénéfiquement l’année, des nourritures fastes incarnant les notions bouddhiques de multitude et de mérite sont partagées avec des visiteurs extérieurs au campement : les « aliments blancs » (laitages) et les nourritures « blanches » associées au caractère faste des laitages (au sens d’abondance) et-ou à leur couleur blanche. Les nourritures « blanches » sont les bouillies sucrées de céréales, les gâteaux frits, les bonbons et les « nourritures enveloppées » qualifiés de nourriture « blanche » pour leur enveloppe de pâte de farine (contenant). À ces nourritures s’ajoute une curieuse pâtisserie en forme de semelle : les « gâteaux-semelle » frits dans de la graisse animale. Ces gâteaux sont préparés par centaines pour appeler à soi le plus grand nombre de visiteurs et pour s’assurer de leur visite. Des gâteaux-semelle disposés en pyramide de trois et cinq étages, les visiteurs prélèvent un petit morceau, puis ils rapportent à leur maison un gâteau-semelle comme gage d’hospitalité et de prospérité pour eux et pour les hôtes qui les ayant préparés et offerts en grand nombre en retire en retour les mêmes bienfaits. Cette part rapportée est une matérialisation de la relation entre les foyers. Dans le temps cyclique de la vie des familles bouddhistes observées, le partage alimentaire réunit, le même jour, l’ensemble des visiteurs reçus à intervalles plus ou moins réguliers au quotidien, soit le « stock de visiteurs ». La fête périodique est une extension de l’hospitalité et le partage des nourritures permet de “gagner“ le bonheur et de le préserver.

Les parties trois et quatre concernent les pratiques alimentaires des événements « extra-ordinaires » que sont la naissance et la mort. Pour ces événements du temps linéaire de la vie d’un individu, le partage permet d’« appeler » situation de « fête » ou de « rappeler » situation de « revers de fête » le bonheur à soi. Les familles bouddhistes considèrent que le bonheur est le garant de la perpétuation de la famille et de ses richesses, et plus largement de l’état “stable“ de la société. D’une manière plus générale, les pratiques alimentaires, principalement le partage de repas et de nourritures, assurent la reproduction symbolique de la société, reproduction conditionnée par le bonheur ou une notion bouddhique lamaïque du bonheur.

La naissance célèbre l’arrivée au monde d’un nouvel être, et selon d’anciennes croyances chamaniques l’arrivée d’une âme du « stock d’âmes » dans un nouveau corps humain. Si la naissance est un événement heureux, la famille de la femme accouchée doit purifier la souillure que représentent les corps du nouveau-né et de la mère accouchée. Les rites alimentaires désignent et transforment tout à la fois l’état de l’un et l’autre. L’accouchée est « ouverte », son corps est ouvert, et ce sont des nourritures maigres ingérées qui vont refermer son corps et du bouillon gras qui va « lier » ses os et purifier son corps. Ces nourritures maigres, ce bouillon gras, ainsi que l’os dit « du cou » mangé, rongé et cassé, consolident le corps de l’accouchée : ils la ré-ouvrent socialement. L’accouchée, écartée du repas de viande de célébration de la naissance, va pouvoir re-manger à son tour de la viande. L’accouchée ne consomme en effet du plat festif de viande qu’un os sans respect, ce qui revient à ne pas manger de viande. Le cou, part de « non-respect », est rarement mangé et ne fait jamais partie du plat festif de viande. Sa consommation par l’accouchée n’a de sens que parce qu’il augure de la solidité de son corps jusque-là affaibli et souillé. Quant au corps du nouveau-né, couvert de sang, il va être lavé avec du bouillon gras, appliqué au moyen d’un linge imbibé. Ce bouillon raffermit son corps, lie ses os, soude ses ligaments ainsi qu’il lave son corps de la souillure que représente le sang de l’accouchement : le nouveau-né est agrégé. Les nourritures, tour à tour maigres et grasses, ingérées ou appliquées, transforment les corps et les statuts dans l’objectif d’appeler le bonheur à soi – au nouveau-né, à la mère, à la famille. Les visiteurs sont présents en nombre pour ré-agréger l’accouchée et agréger le nouveau-né à la famille, et plus largement à la société.

Pour purifier la souillure que représente le corps d’un mort, la famille en deuil procède à des aspersions de graines de riz et de millet dans la fosse, sur le cercueil une fois déposé au fond de la fosse et sur le monticule de terre et de pierres recouvrant la tombe. Après l’enterrement, avant de franchir le seuil de la cour d’habitation de la famille en deuil, les membres du cortège funéraire procèdent à une application sur leurs mains et leur visage d’un mélange de lait et d’eau consacrée, puis ils ingèrent un morceau de sucre trempé dans ce même mélange pour se purifier de leur contact avec le corps du défunt manipulé et transporté. Enfin, plusieurs vagues de visiteurs vont se succéder et consommer un repas funéraire composé de plats spécifiques aux funérailles dont le plat central consiste en une soupe de “non-viande“, de légumes et de pâtes, chacun des éléments de sa composition étant associé à des « mérites » « blancs ». Dans le cadre du rituel funéraire, des aliments qui ne sont pas des produits laitiers dits « aliments blancs » sont en fait associés à des “mérites“ que les « aliments blancs » incarnent de par leur caractère faste - couleur et propriété « blanche ». Autour de la soupe, de nombreux “mérites“, des « aliments blancs » et des aliments « blancs », sont consommés sous forme de bouillies, de gâteaux et sucreries. L’ingestion de ce repas de nourritures « blanches », de cette soupe de viande « blanchie » pour contourner l’interdit bouddhique de consommation de viande en association avec la (célébration d’une) mort, permet de laver l’intérieur des corps des membres de la famille en deuil et celui des visiteurs en contact avec eux et de laver l’âme de la défunte de tous les péchés commis de son vivant sur terre. Les membres de la famille en contact direct avec le cadavre (membres du cortège funéraire, dont les « porteurs d’os » qui transportent le corps), préalablement lavés par application d’aliments blancs et consacrés achetés au temple sur le seuil de la cour d’habitation au retour du cimetière, lavent de la même manière l’intérieur de leur corps. Le sort des survivants de la défunte et le sort de l’âme de la défunte sont ainsi favorablement influés : l’âme de la défunte va rejoindre l’“au-delà“ et se réincarner positivement en un humain ; les survivants de la défunte vont réintégrer la société, dont l’ordre a été rétabli par de multiples actions bénéfiques (nourrissements et purifications), et reprendre le cours normal de leur vie. Chaque visiteur rapporte à sa maison un gâteau en forme de semelle, identique au « gâteau-semelle » offert à l’occasion du nouvel an lunaire à la différence près qu’il est acheté consacré au temple. Cette part est la part rapportée du repas des funérailles à la maison par les visiteurs. Gage de l’hospitalité donnée et reçue, garante du bonheur pour les hôtes et les visiteurs, elle est la représentation matérielle d’une relation et, dans le cas présent, elle matérialise la future réintégration de la famille en deuil dans la société dont elle est exclue jusqu’au 49è jour de deuil, où un repas dit de « consolation » composé d’« aliments blancs » exclusivement (et pas de viande, même « blanchie ») est offert à de nombreux enfants. Les hôtes sont liés à un « stock de visiteurs » et les visiteurs possèdent en tant qu’hôtes leur propre « stock de visiteurs » dont ils peuvent prétendre disposer pour rappeler le bonheur à eux quand la souillure que représente la mort (et le corps du mort) perturbe le courant de la vie de leur famille. Les « gâteaux-semelle » préparés en grande quantité et de confection “maison“ à l’occasion du nouvel an lunaire sont considérés comme les empreintes des pas dans la neige laissés par les nombreux visiteurs. Plus les foyers domestiques en préparent, plus ils appellent à eux un nombre important de visiteurs, en creux, le bonheur. Les aliments sont des agents purificateurs quand ils sont aspergés, appliqués ou consommés et des garants du bonheur quand ils sont offerts et consommés, quand ils sont partagés.

Cette thèse montre comment est pratiqué le partage des morceaux (heseg) et des parts (huv’) d’aliments que sont la viande, les laitages et les farineux. Elle met en évidence quelles sont les modalités du partage restreint, élargi, généralisé, du partage fermé et ouvert des nourritures, autant de partages de nourritures avec des humains, des âmes de morts, des mânes d’ancêtres, des esprits-maîtres et des divinités bouddhistes, pour le bonheur des âmes des morts dans l’au-delà, mais aussi et surtout pour le bonheur des humains ici-bas. Les pratiques alimentaires sont analysées dans leurs interrelations avec les pouvoirs politiques laïcs du gouvernement et religieux du clergé bouddhique.